Rideau sur le Teatro Valle après 3 ans de résistance

Article publié le 25 août 2014
Article publié le 25 août 2014

Le 10 août 2014, le Teatro Valle de Rome, lieu de résistance artistique, a dû fermer ses portes. Plébiscité dans le monde entier comme un espace emblématique de démocratisation de la culture, il n’a jamais été reconnu par les autorités de la ville. Pour ceux qui ont porté ce projet, pas question de baisser les bras.

Piazza Navona, centre historique de Rome. Le taximan nous dépose : « C’est très simple à trouver, vous verrez… Cherchez Valle sur la carte. » Nous traversons la place et son ballet incessant de touristes. Ils dialoguent avec les sculptures imposantes qui trônent sur les fontaines baroques pendant que les musiciens font le tour des terrasses chapeau à la main. Nous fendons la foule pour atteindre une petite ruelle romaine dont nous ne regarderons d'ailleurs pas le nom. Une petite dizaine de personnes sont assises sur le trottoir, discutent, roulent des cigarettes, boivent une bière. Nous sommes au Teatro Valle, bâtiment imposant du XVIIIème siècle aux murs ocres. La porte de caractère à double battant est close. La veille, elle était encore ouverte, à tous, tout le temps. « On sentait la fin arriver, mais tout s’est passé très vite… ». Marina était présente depuis les premiers jours de l'occupation du Teatro Valle.  Des gens passent, voisins, amis, anciens occupants. Ils s’enlacent et débattent autour du « fermata 116 », un arrêt de bus imaginaire décoré d’un banc et de petites plantes.  « On l’avait construit pour inviter les passants à s'approprier à nouveau leur rue et leur espace public et à s’arrêter au Teatro Valle », tous ont la mine triste et fatiguée d'un lendemain de veille.

Le Teatro Valle était bien plus qu’un théâtre. Le 14 juin 2011, des citoyens et artistes romains décident de s’emparer du lieu, fermé depuis quelques mois et menacé de privatisation. De spontanée et éphémère, l’occupation perdure et s’organise. Après quelques mois, ils décident de mettre en place la Fondation Teatro Valle (« Fondazione Teatro Bene Comune »)  avec l’ambition de transformer cette ancienne institution publique en un « bien commun » : un bien qui n’appartiendrait ni à l’Etat, ni au privé mais qui serait géré et occupé par les citoyens et au sein duquel la culture agirait comme un outil de formation citoyenne. Les occupants mobilisent même des outils juridiques pour obtenir la reconnaissance de ce statut inédit. « Les autorités culturelles de la ville ont salué ce qu’on faisait mais notre occupation a toujours été considérée comme un délit… », explique Guido, illustrateur de Trieste arrivé au Teatro Valle il y a un an et demi. Ce lieu dont Rome ne voulait pas est en revanche plébiscité à l’international comme un lieu de résistance et un exemple inédit de démocratisation de la culture.

Agora culturelle et citoyenne

« Le Teatro Valle n’était pas un squat. On ne refusait personne mais on évitait que les gens séjournent ici. » Accrochée au mur du foyer, une grande toile recensait tous les lieux d’occupation de la ville. « Ici, on organisait des conférences, des spectacles, des ateliers récup’, des repas en commun, des formations pour les techniciens du spectacle… Le Teatro Valle a même créé des spectacles qui sont partis en tournée dans le monde entier. » Guido, 27 ans, pourrait parler des heures de tout ce qui s'y passait à l'intérieur des murs, véritable patchwork de nationalités et d’âges. « On a connu des décès ici ! ». Lieu artistique, le Teatro Valle se voulait aussi un laboratoire politique. Selon les principes d'autogestion et d'intelligence collective, toutes les décisions étaient prises en assemblées.  Avec les difficultés que cela comporte : « On discutait des heures, parfois même on se balançait des chaises ! ».

Un échafaudage symbolique

Devant la façade, des traces des trois année de vie du lieu demeurent. Des affiches imprimées de « iostocolvalle » (je soutiens le Valle) sont collées aux fenêtres, un échafaudage planté devant la façade arbore des ballons rouges en forme de coeur. « On l’a établi là pour marquer symboliquement notre présence pendant les travaux de rénovation [ndlr : des travaux de rénovation du théâtre vont être entamés ; la rénovation est une cause "officielle" de l'expulsion], on voulait aussi garder le foyer pour poursuivre nos activités mais ça nous a été refusé… »

Guido et tous les autres occupants sont circonspects par rapport à la proposition de co-gestion TeatroValle-ville que leur présentent les autorités romaines : « On nous parle de victoire car on n'est pas revenu au temps de la privatisation mais tout ça c’est de la foutaise. Il y a un risque qu'à l'avenir ce théâtre ne soit pas libre au sens où nous l'entendons, et tel que nous l'avons construit. » Pour l’heure, se retrouver, discuter et se reposer constituent l’agenda des occupants. « On est fatigué, on a besoin d’un break… » Mais pas question d’abandon. « Vous savez ce qui était écrit à l’intérieur du foyer ?  La prudence est triste ! »

Repères chronologiques

14-15 juin 2011 : Le Teatro Valle, fermé depuis quelques mois pour causes budgétaires, est menacé de privatisation. Il est alors occupé temporairement par des artistes. Dans le même temps, le maire de Rome signe un accord pour transférer la propriété du théâtre à la Ville de Rome. L’occupation, qui ne devait durer que quelques jours, perdure et reçoit le soutien de nombreux citoyens et personnalités publiques.

2011 /2012: Le Teatro Valle gagne en reconnaissance dans le monde. Mais Rome n’en veut pas. En janvier 2012, les occupants lancent un comité et une demande de fonds en vue de créer une Fondation Teatro Valle. L’idée de transformer ce lieu en un « bien commun » prend alors naissance. Le Teatro Valle reçoit de nombreux prix, saluant son rôle dans la démocratisation de la culture : le Ubu en 2011 (Récompense italienne pour le théâtre), le prix Europ Med en 2012. En 2014, le Teatro Valle est lauréat du Princess Margriet Award de l’European Cultural Foundation « pour son modèle alternatif basé sur l’action collective et la responsabilité partagée, et son action pour que la culture véhicule de nouvelles valeurs et formes de vie sociale».

2013 /2014: La Fondation prend officiellement naissance en septembre 2013. En février 2014, la Préfecture , à qui ils avaient remis leurs statuts, refuse de reconnaître la légalité du lieu

15 juillet 2014 : un appel international pour sauver le Teatro Valle de l’expulsion est lancé. De nombreux citoyens le signent ainsi que des personnalités renommées du monde culturel et académique comme David Harvey, Christian Laval… Il rassemble à ce jour plus de 9 000 signatures.

10 août 2014 : Fin du Teatro Valle. Quelques jours plus tard, le maire de Rome Ignazio Marino (parti démocrate) déclare que « ce retour à la légalité est une victoire pour Rome ». Des discussions sont en cours pour une future cogestion ville-fondation Teatro Valle.

15 août 2014 : Lettre d’Ariane Mnouchkine, metteuse en scène française de renom. Elle a fondé le Théâtre du Soleil en 1964, qui, dans la lignée du théâtre de Brecht, entend relier théâtre et société. Elle y écrit notamment  : « Alors que nous voyons en ce moment même la Politique réduite à la mise en forme de criminels mensonges, le Teatro Valle et ses  rêveurs habitants, peut-être devrais-je dire ses citoyens prophétiques, nous rappellent à notre devoir de vérité, de pratique de cette vérité, et aussi, bien sûr, de mise en forme de cette vérité. Notre devoir, notre travail. L’Art. »

Plus d'infos sur Facebook

Les photos ont été réalisées par Michele Lapini, présent à Rome pour les derniers jours du Teatro Valle. Son reportage complet "Com'e' triste la prudenza" est à découvrir sur www.michelelapini.net