Rēzekne, la dernière ville européenne

Article publié le 28 mars 2017
Article publié le 28 mars 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Reportage à Rezekne, la dernière ville européenne avant la frontière russe. Entre campagnes désolées et utopies des jeunes.

Ici la ville se mélange à la campagne. La limite entre le centre et la périphérie est ténue. Il y a des caisses en bois du début vingtième siècle et des bâtiments soviétiques gris et dépersonnalisés. Des ruelles goudronnées ou pas, des lacs gelés partout. Rezekne est une toute petite ville lettonne.  

De nombreuses ruines d’usines abandonnées datant de l’époque où la Lettonie était “un grand producteur de l’URSS”. On trouve peu de bars et de restaurants, de nombreuses  friperies où acheter des chaussures et des vêtements pas chers. La cantine de l’école où je travaille où tu peux manger un excellent repas avec entrée, plat, et dessert pour seulement 95 centimes. Tu avoisines 1 euros seulement si tu t’accordes le jus de pomme et de carotte, mais ça vaut le coup.

Dans les lacs on aperçoit des pêcheurs solitaires, ils font un trou dans la glace en espérant attraper quelque chose. On trouve aussi des marcheurs qui préfèrent emprunter  la piste gelée plus rapide, plus aventureuse que la route habituelle. Ils boivent peut-être quelques gorgées de vodka avant d’affronter le grand froid. Un bon chai, deux patates, un peu de caviar ul Maxima ou du surimi en boîte.

La  campagne désolée de la Lettonie | Flickr, Toms Balcus

Ils font partie de l’UE et de l’OTAN. Ils gagnent peu, ils dépensent peu, ils n’ont jamais entendu parler du consumérisme, mais ils ont l’euro. Même notre modèle libéral ne leur est pas familier. Ils n’en n’ont peut-être pas besoin, ils ont compris que pour s’amuser il suffit d’enfiler des patins à glace et racler la glace, ou bien il y a tout simplement moins d’occasion de hobbies couteux et spécialisés pour soutenir l’économie de l’excès.

Ils scrutent de façon perplexe les personnes qui viennent de l’extérieur, ils sont ensuite pas vraiment intéressés ni fascinés. Pour les personnes de l’Europe centrale un silence et une tranquillité de la sorte sont déroutants, eux te regardent tout en adressant un timide sourire, en réalité ils ne comprennent pas ce que nous voulons dire. Mcdonald, Zara, H&M et d’autres chaines de la sorte n’existent pas.

Riga, une utopie pour certains habitants de Rezekne | Flikr, Bryan Ledgard

Beaucoup d’entre eux ne sont jamais allés dans une métropole. Riga, Tallin, Vilnius etc. ils ne connaissent pas le stress des 50 minutes de bus bondé à l’odeur pas très agréable. Ils n’ont jamais vu la Tour Eiffel, ou le Colysée. Mais ils ne cèdent pas à l’admiration. Ils semblent autosuffisant, indépendants, désintéressés.

L’immigration et le tourisme n’existent pas. C’est pratiquement impossible de rencontrer un arabe, un chinois ou un noir. Et même les européens occidentaux sont très rares, il n’y a quasiment que nous, les jeunes étudiants ou travailleurs en Erasmus+. Ils nous regardent parfois bizarrement. Comme dit Ruben, un jeune portuguais qui habite ici “c’est normal, c’est comme si un jour en sortant de chez toi tu te retrouvais nez à nez avec un bleu”.

Le vert et le céleste s’unissent dans les terres désolées de Rezekne | Flikr, Toms Balcus

Beaucoup de jeunes filles sont studieuses, polyglottes, prêtes à se sacrifier en partant ailleurs. Peut-être à Riga, à Moscou. Ou encore mieux, en Angleterre, en Allemagne. Elles s’appliquent, elles ont un objectif. Malheureusement les garçons un peu moins. Ils ont des vies difficiles ; l’alcool, un travail pénible la violence et la cigarette les mettent hors-jeu. En Lettonie les hommes meurent en moyenne 10-12 ans avant les femmes. Ils n’ont pas supporté le passage à l’économie de marché, la fin du socialisme, la compétition. Ils sont restés liés au vieux modèle de l’homme dur soviétique qui doit payer les factures.

Il y a bien évidemment aussi des jeunes hommes diplômés ou qui connaissent bien l’anglais voir aussi le français ou l’espagnol, mais ils disent souvent vouloir quitter Rezekne parce qu’il n’y a pas d’opportunité pour les personnes hautement qualifiées. Pourtant ici les initiatives culturelles ne manquent pas, y compris l’université dans une ville si petite. Puis il y a ceux qui n’ont aucunement l’intention de partir et qui lorsqu’ils t’entendent parler anglais ils te disent un peu énervés “amerikanskaia?” “Net, russkiy” (tu es américain?)

Kristaps dit que pour beaucoup ici “ce sont tous les mêmes”. Une agréable confrontation des clichés, nous toujours prooccidentaux, eux toujours antiaméricains et pourquoi pas aussi antianglais, français, italiens... Il y a aussi la psychose de la troisième guerre mondiale. D’après les médias elle débutera en Lettonie. D’après une jeune fille de la ville “ce n’est qu’une question de temps, une année, peut-être deux et ça éclatera. Il vaut mieux partir avant. Ces derniers temps je fais des cauchemars, ça finira comme en Ukraine. Je quitterai bientôt le pays (je partirais pour un échange en Pologne) et lorsque je reviendrai le Latgale sera en Russie. Probablement, mais je ne crois pas, nous réussirons à éviter la guerre ”

C’est vrai qu’une tension est présente, mais je n’ai pas les moyens pour comprendre si la quesiton peut évoluer en quelque chose de concret ou rester qu’au stade d’ “agressions symboliques”. Le pays est dépeuplé : 2 millions de personnes d’après les statistiques, mais d’après les locaux, au moins 500 mille ne sont pas recensées en l’occurrence les jeunes partis travailler ailleurs qui reviendront. La crise a été forte, le passage d’une union  l’autre n’a pas été sans douleur. Le modèle capitaliste ne semble pas avoir pris racine autant qu’il aurait pu ou peut-être dû. D’ailleurs, le chômage de masse est un problème mondial, nous aussi enfants du western dream nous allons chercher des opportunités ailleurs.

Cette petite ville Rezekne, est la dernière citadelle de l’UE ayant une frontière avec la Russie. Nous ne sommes pas c’est l’Europe. 50% des habitants parlent uniquement russe. Le maire est  vraiment pro-russe, tout comme son parti, il soutient que Moscou connaît mieux que Brucelles leurs exigences et leur culture. Comment le nier ? Mais les russes, et en partie également les polonais et les allemands, sont les impérialistes. Ce sont eux qui ont soumis la Lettonie pour en faire l’utilisation qu’ils ont voulu. Ils sont grands, puissants, et riches. Ils sont frères, ils se connaissent, ils parlent la même langue, mais ils font peur.

La religion prédominante est le christianisme : catholique, luthérien et orthodoxe. Le néopaganisme est fort, il y a de nombreuses fêtes et célébrations liées à la mythologie baltique au panthéon letton. Par exemple, la tradition de danser (et parfois nus) avec une guirlande sur la tête à l’occasion du solstice d’été s’est maintenue. C’est vraiment ici, entre Rezekne et Ludza, le polythéisme préchrétien est ancré. En général, le regain du néopaganisme est évident dans tout le pays, la Dievturiba représente la renaissance des traditions populaires locales en matière religieuse. Interdite sous le régime soviétique, elle est réapparue, avec le christianisme, dans les années 90. Contrairement à l’Estonie, presque entièrement athée ou areligieuse, la Lettonie et la Lituanie ont retrouvé leur attachement à la nature et aux rites qui la célébraient. La lauki (campagne en lettone) est un des symboles nationaux dans un pays aussi vert et riche de nature encore intacte.

La Lettonie est le dernier pays européens à avoir été christianisé, au XIII siècle. Le projet n’a pas complètement réussi parce que, comme écrivent certains jésuites au XVI siècle, le paganisme résistait et le latin était méconnu de la population. Ce n’est qu’au XVIII et au XIX siècles qu’on a commencé à traduire les textes chrétiens dans la langue locale. Un siècle après l’occupation allemande débutait, suivie, par celle soviétique.

Les religions orientales sont rarissimes, peu de juifs ont survécus à l’extermination. À Rezekne le judaïsme était une des principales religions, malheureusement il ne reste plus que la “synagogue verte” pour en témoigner.  L’islam est inexistant,et donc la psychose islamophobique de notre époque

Le vert et le céleste s’unissent dans les terres désolées de Rezekne | Flikr, Toms Balcus