Rēzekne, la dernière citadelle européenne

Article publié le 24 mai 2017
Article publié le 24 mai 2017

Reportage à Rezekne, la dernière ville européenne avant la frontière russe. Entre campagnes désolées et utopies d'une jeunesse tout aussi navrée.

Les baraquements en bois côtoient de grands ensembles soviétiques, gris et impersonnels. Des ruines d’usines abandonnées persistent çà et là, symbole d’une époque où la Lettonie pouvait se vanter du titre de « premier producteur d’URSS ». Les rues, pour certaines encore non-goudronnées, zigzaguent au milieu de grands lacs gelés. Quelques pêcheurs solitaires y font un trou, et attendent patiemment qu’un « je ne sais quoi » morde à l’hameçon.

Rezekne est une toute petite ville lettone. À la frontière du pays, les contrastes y vivent au grand jour. Mosaïque d’époques, de modèles, d’aspirations. À l’image de son pays, Rezekne semble suspendue entre différents mondes : la ville et la campagne, la Russie ou l’Europe, un avenir qu’elle aspire à devenir et un passé, qu’elle souhaite à tout prix conserver. 

Une européanisation de façade ?

2004, la Lettonie change la face de son histoire. Le pays choisit la voix européenne. 13 ans après la proclamation de son indépendance par rapport à l’URSS, il intègre l’Union européenne et s’engage par là même dans le « western dream ». Enfin, presque. Si les grandes marques internationales (McDonald, Zara, H&M et compagnie) ouvrent leurs portes à Riga, la capitale, elles restent une réalité bien lointaine pour la campagne lettone. La majeure partie de sa population ne s’est jamais rendue dans une métropole. La Tour Eiffel ou le Colysée n’évoquent rien à l’étranger occidental. Pire, ses habitants ne semblent pas même intéressés par ces grands « monuments » de la culture européenne. Dans leur petit village, ils apparaissent autosuffisants, indépendants. Bien loin de notre consumérisme libéral, ces locaux cherchent simplement à enfiler des patins et racler la glace. Ils maintiennent un mode de vie purement letton : face au froid, rien de mieux qu’un bon « tchaï » (thé, ndt), ou quelques gorgées de vodka. Ajouté à cela deux patates, un peu de caviar ou du surimi en boîte, et vous obtenez une collation typique locale ! Car ici, les traditions persistent, et personne ne semble vouloir les abandonner.

À l’instar de Rezekne, la Lettonie se trouve entre deux feux : engagée dans une « européanisation » poussée, elle ne ressent encore que peu les effets de cette dernière. L’économie du pays peine à rejoindre le « peloton de tête européen » : son revenu médian se situe entre 2315 et 9000 euros par an (contre 15 000 à 22 000 pour la France ou l’Allemagne, ndlr). Dans le même temps, l’intégration « culturelle » au modèle occidental y trouve ses limites. Une partie de la population rejette cette évolution, valorisant avant tout l’identité nationale. Depuis les années 1990, cette aspiration se manifeste par le mouvement Dievturiba, appelant à un renouveau des rites populaires et religieux lettons. Cette tendance rencontre un succès particulier dans la « lauki » (campagne lettone, ndt), symbole d’un pays vert et encore riche d’une nature presque intacte.

Ainsi, le modèle occidental ne percerait pas à Rezekne ? Paradoxe, pour la dernière « citadelle d’Europe ». La ville se situe en effet à la limite de la Lettonie et partage une frontière avec la Russie. L’influence de cette dernière se fait fortement ressentir. À Rezekne, la référence n’est pas Bruxelles, mais bien Moscou. 50% de ses habitants parlent russe. Héritage de la période communiste durant laquelle la Lettonie faisait partie avec la Russie d’un même Etat fédéral, l’URSS. Officiellement sur un pied d’égalité avec cette dernière, officieusement soumise à l'autorité russe pendant 47 ans. 

 

Cette ambivalence persiste dans les relations actuelles entre les deux pays. D’un côté, la Lettonie ne peut nier le passé commun. À Rezekne en particulier, on en voit des manifestations constantes : le système soviétique s’est inscrit dans le mode de vie locale. Un exemple est offert par les stalovayas, des cantines peu chères instaurées aux débuts de l’Union soviétique comme forme de restauration collective. De même, les habitants et leurs dirigeants politiques n’hésitent pas à revendiquer leur soutien au « grand frère russe ». Ainsi, le maire de Rezekne affirmait il y a quelques temps que Moscou comprenait la culture et les exigences lettones, au contraire de Bruxelles. Cependant, cette adhésion va de paire avec une crainte persistante, face à un voisin puissant et ayant à plusieurs reprises envahi le pays par le passé. Elle trouve un nouvel écho dans le contexte actuel de tensions avec l’Ukraine, certains affirmant même que la troisième guerre mondiale débutera en Lettonie. « Ce n’est qu’une question de temps, encore une année ou deux et ça éclatera, nous confie une jeune résidente de Rezekne. Je vais bientôt quitter le pays pour un échange en Pologne. Quand je reviendrai, le Latgale (région du sud-est de la Lettonie, ndlr) sera en Russie. Tout va finir comme en Ukraine. Il vaut mieux partir avant. »

Partir ou rester : dilemme persistent pour la jeune génération

Tout comme notre interlocutrice, de nombreux jeunes aspirent à s’en aller de Rezekne. Studieux, polyglottes, diplômés, cette petite ville ne leur offre pas assez d’opportunités. Ils visent Riga ou Moscou, voire l’Angleterre ou l’Allemagne. Ils s’appliquent, ils ont un objectif. Partout en Lettonie, on raconte cette même histoire : le pays se dépeuple. Si les statistiques nationales avancent 2 millions de départs par an, les locaux affirment que 500 000 supplémentaires ne tombent pas dans les recensements officiels. Certains voient ces départs comme temporaires. « Une fois la crise économique passée, ils reviendront à Rezekne », affirment-ils. Pour autant, l'incertitude plane sur ces retours. Ainsi, dans une étude publiée en 2016, un groupe de chercheurs mettaient en avant que 67% des Lettons émigrés interrogés ne prévoyaient pas de retourner vivre dans leur pays d'origine. 

Face à ces jeunes qualifiés s’opposent les « recalés » de l’économie de marché. Leur lot quotidien : l’alcool, un travail pénible, la violence d’un système qui les mets hors-jeux. Ceux-là n’ont pas l’intention de partir, ni de céder leur place à des étrangers. D’où un ressentiment voire un rejet de ces derniers. Ainsi reviennent les mêmes discours, catégories et divisions simplistes. « Ce sont tous les mêmes » : une confrontation de clichés bien installés entre d’un côté les pro-occidentaux, de l’autre les antiaméricains, anti-anglais, antifrançais, etc. Pour une région ne connaissant presque pas d’immigration ou de tourisme, la différence laisse perplexe. « C’est comme si un jour en sortant de chez toi, tu te retrouvais nez à nez avec un bleu », résume Ruben d’origine portugaise. Les quelques étrangers vivant à Rezekne sont comme moi des  Européens occidentaux, venus réaliser un programme en échange ou travailler dans le cadre d’un Erasmus +. Rencontrer un Chinois, un Arabe ou une personne de couleur noire s’avère rapidement mission impossible. Tant physiquement que culturellement, les profils se ressemblent. Seul îlot de diversité religieuse à ma connaissance : la « synagogue verte », témoignage d’une présence juive victime de l’Holocauste durant la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte, l’homogénéité tourne presque à l’uniformité, la différence à la divergence.

Ils esquissent un sourire timide, sans prononcer un mot. Un silence déroutant, comme s’ils ne comprenaient pas ce que nous avons voulu dire. La tension est bien là, mais je ne sais comment elle peut évoluer. De simples « agressions symboliques » ? Plutôt le signe d’un pays en quête d'une identité face à un extérieur différent, mais avec lequel il doit pourtant former une seule et même communauté.