Révolte contre l'université néolibérale

Article publié le 3 avril 2015
Article publié le 3 avril 2015

L'enseignement supérieur en Europe devient de plus en plus marchandisé. Les universités se transforment en centres de profit plutôt que d'éducation. De récents événements dans les universités en Angleterre et aux Pays-Bas démontrent que les étudiants essayent de faire front face à cette suprématie de la bureaucratie et cette absence de responsabilité.

Voici deux exemples de l'activisme des étudiants au Royaume-Uni : en 2012, à l'apogée du mouvement Occupy Wall Street, un groupe d'étudiants de l'Université de Warwick, en Angleterre, organise son propre mouvement d'occupation sur la pelouse du bâtiment qui abrite le pôle administratif de l'université. Une tente a été dressée et plusieurs enseignants de presque chaque département acceptent de prendre la parole sur des sujets aussi variés que le marxisme ou la poésie.

Tasers et gaz lacrymogènes

La réponse du service de sécurité de l'université est un mélange de curieux paternalisme et d'étonnement. Les hommes chargés de la sécurité, habillés de leurs uniformes en polyester, boivent du thé, hésitant entre ce qui se passe réellement et ce que leur boulot devrait leur dicter de faire. Rapide retour en arrière de deux ans lorsqu'un groupe d'étudiants similaire est assis dans le hall d'entrée de ce même bâtiment, tranquillement en train de débattre d'une manisfestation nationale qui a eu lieu plus tôt dans la journée.

Le même service de sécurité arrive dans des véhicules spécialement conçus pour l'occasion, avec des sirènes et une carrosserie à la peinture bien visible. Ces hommes expliquent que la police a été contactée pour un autre incident. Personne ne semble donc réellement inquiet. Mais quelques secondes plus tard, la police arrive bel et bien. L'intention des policiers est toutefois peu claire lorsqu'ils se mettent immédiatement à bousculer les étudiants, à asperger leurs visages de gaz lacrymogène et à les menacer avec des tasers au-dessus de leurs têtes.

Une vidéo de l'incident qui a éclaté entre les manifestants et la police (YouTube)

Ces deux événements ne dévoilent pas toute la vérité sur les bouleversements de l'université au Royaume-Uni depuis que les frais d'inscription ont triplé, en 2010, sur décision du gouvernement de coalition. Ces événements sont toutefois symptomatiques des conséquences plus importantes de cette augmentation des frais d'inscription et de la marchandisation croissante de l'enseignement supérieur à travers l'Europe.

Malgré la promesse de mettre les « étudiants au coeur du système » des universités en Angleterre (PDF du Department for Business Innovation & Skills avec pour titre original Students at the Heart of the System), ce système s'est avéré être un système où les étudiants sont à la fois les consommateurs somnambules de formations orientées vers le business et les produits flambant neufs d'une chaîne de production de stagiaires en masse pour des business toujours plus à court d'argent.

La police secrète de l'université 

En essayant de tranformer davantage les universités en  sociétés capitalistes, le gouvernement britannique détient ironiquement l'un de ses succès politiques les plus incontestables. Les universités britanniques, et plus particulièrement les universités anglaises, fonctionnent exactement comme des entreprises. Pour ceux qui se trouvent en haut de l'échelle, les salaires augmentent d'année en année tandis que les contrats de travail d'enseignant deviennent précaires.

Comme l'a brillamment décrit Marina Warner, une nouvelle nomenklatura de fonctionnaires et de responsables de l'administration, qui compose avec une réduction des coûts, est en pleine ascension. Pendant ce temps-là, l'obtention d'un contrat à durée indéterminée en tant que chercheur post-doctoral récemment diplômé est presque mission impossible. L'explosion de ce genre de postes, comme assistant du secrétaire général ou sous-secrétaire du responsable adjoint, ne devrait pas être perçu comme l'échec de la marchandisation mais comme son apogée.

Le culte de la compétition entre des disciplines totalement différentes, qui cherche à dégager des profits même avec les projets de recherche aussi abstraits que sybillins (« Qu'est-ce que la philosophie romantique de l'art a à apprendre aux entrepreneurs d'aujourd'hui ? »), traduit la survivance, toujours plus coûteuse, d'une vision grisée du futur. 

Il y a un nom pour ce genre de choses. David Graeber, anthropologiste à l'idéologie radicale, reconnaissable à son gilet de costume et enseignant à la London School of Economics, tient l'argument parfait lorsqu'il avance que les cauchemars de la bureaucratie du néolibéralisme ont davantage en commun avec le stalinisme que n'importe quel capitalisme idéalisé. La semaine dernière, il a été révélé que l'Université de Warwick détient même sa police secrète !

Où ce système conduit-il donc les étudiants qui ne veulent pas passer leur vie au purgatoire des stages non rémunérés et du développement des compétences transposables ? En fait, l'échec du National Union of Student (une confédération de syndicats étudiants, ndlr) à fédérer l'ensemble du mouvement étudiant a conduit toutes les organisations à réfléchir à un changement de stratégie. C'est ainsi qu'en prenant comme exemple les actions de la coalition étudiante québecoise CLASSE, de nouveaux mouvements étudiants comme ceux, au Royaume-Uni, de Warwick, du Sussex, de la London School of Economics et, aux Pays-Bas, de l'Université d'Amsterdam, se sont adaptés à un système néolibéral dont l'organisation est apparemment imperméable à la critique ou aveugle face à ses responsabilités.

Cela ne signifie pas que la confrontation et le débat n'ont pas d'importance mais que l'esprit de cette liberté de débat peut être détruit à petit feu uniquement par un système qui exige des étudiants d'être des consommateurs hébétés, sans aucun esprit critique.

Des contrats zéros heure et des pâtisseries hors de prix

À l'inverse, les mouvements d'occupation qui continuent de se répandre en Europe et ailleurs ont changé de stratégie, pour passer de mouvements qui attiraient tous les regards, tels que Occupy Wall Street (OWS), à une situation dans laquelle les manifestants agissent comme si les conditions inhérentes à une université fondée sur le libre-échange d'idées existaient déjà. 

Ceci explique pourquoi des groupes tels que « Warwick for Free Education » et les occupants de l'Université d'Amsterdam choisissent les lieux qu'ils souhaitent s'approprier, non seulement ceux qui ont une valeur symbolique mais aussi ceux qui sont directement impliqués dans le fonctionnement de l'université lui-même. Le bâtiment des sciences humaines, qui abrite actuellement les étudiants qui manifestent à Amsterdam, était, par exemple, destiné à être reconverti en un complexe hôtelier de luxe avant qu'il ne soit réclamé au nom de « la nouvelle université ».

De la même manière, le pôle administratif de l'Université de Warwick est le lieu où la direction de l'université se retrouve autour de pâtisseries hors de prix. Il ne s'agit pas d'une politique qui consiste à « affirmer notre opposition » mais plutôt à « affirmer par l'action ». Ces lieux ne sont pas symboliques ; ils sont productifs. Productifs de nouvelles expériences d'enseignement et d'apprentissage, mais aussi de solidarité et de soutien entre les étudiants, les enseignants et le personnel de l'université employé avec des contrats « zéro heure » sans qui l'université ne pourrait tout simplement pas fonctionner.

Pour le vice-président de l'Université de Warwick, ils ne sont peut-être que des « loubards » mais pour n'importe qui d'autre, ce sont des héros.