Résignés contre déterminés en Espagne

Article publié le 11 mars 2015
Article publié le 11 mars 2015

« Es lo que hay » contre « Podemos » : deux courants de pensée qui reflètent une société espagnole divisée entre l'expérience d'un passé troublé et un futur incertain, qui se décidera prochainement aux urnes.

Pour comprendre la signification de l'expression tant utilisée en Espagne, « Es lo que hay » (c'est comme ça, faut faire avec, ndt), il faut comprendre que son sens et sa portée vont plus loin que le sentiment d'acceptation assumé par les Espagnols chaque fois qu'ils l'utilisent. Ils y ont recours soit pour se convaincre eux-même qu'il n'y a pas d'alternative, soit pour justifier l'absence de solution auprès d'un tiers, ce qui engendre la complaisance et la résignation de celui-ci.

Cette expression trouve sans doute son origine dans l'histoire moderne de l'Espagne. Un des seuls pays européens qui, au XXème siècle, a souffert des dégâts d'une guerre civile et de la dictature qui s'en est suivie. Une bonne partie de la population se souvient encore des sacrifices sociaux qu'ont dû faire leurs parents et leurs grand-parents jusqu'au début des années 1970.

Convaincu ou résigné ?

Les Espagnols du « Es lo que hay » se résignent à travers cette formule à l'impossibilité de changer les choses, et à l'acceptation en toute circonstance du fonctionnement du système, de la qualité des services et des opportunités et perspectives d'avenir, aussi sombres qu'elles puissent s'annoncer. Mais il existe aussi une nouvelle génération qui ne se conforme ni ne se résigne à ce que lui offrent les générations précédentes. L'ouverture de l'Europe aux jeunes avec des programmes de soutien comme Erasmus ou la bourse Leonardo leur a permis d'élargir leurs horizons et le champ de leurs attentes et objectifs.

Aujourd'hui, la crise économique a confronté les deux idéologies, ce qui explique la désillusion vécue par les jeunes à l'égard des institutions à tous les niveaux. Le trop-plein général des mesures d'austérité et l'absence de perspectives d'amélioration de la vie sur le court terme ont provoqué la formation de différents groupes de pression qui, en peu de temps, se sont regroupés en nouveaux partis politiques prêts à prendre la place des partis traditionnels (le PP ou Parti Populaire et le PSOE ou Parti Socialiste Ouvrier Espagnol).

Ce à quoi nous assisterons lors des prochaines élections sera le reflet d'une société espagnole hétérogène, fruit d'une division géographique et multiculturelle croissante, mais unie dans un même désenchantement à l'égard des institutions à tous les niveaux : monarchie, gouvernement et société civile. Le nationalisme croissant des régions, particulièrement visible au Pays basque et en Catalogne, a généré un sentiment de méfiance au sein de la population en général, qui sait que ces régions poursuivront à l'avenir leur intérêt propre et non « l'intérêt général » de la nation. Il est évident que toutes les circonstances sont réunies pour rompre le bipartisme que connaît la démocratie espagnole moderne depuis 40 ans. Il existe une exigence claire de transparence des processus décisionnels et de modernisation de certaines institutions.

Les jeunes ont-ils le droit de rêver ?

La pression créée par de nouvelles forces politiques comme « Podemos » ou « Ciudadanos » favorise la création d'un climat de réflexion autour des politiques d'austérité et de la possible réponse du gouvernement actuel en vue des élections régionales imminentes. Etant donné qu'aucun des partis politiques en présence ne bénéficie d'une majorité absolue claire, une ambiance tendue risque d'entourer la formation d'un  nouveau gouvernement. Ainsi, les coalitions contractées en amont des élections constitueront sans doute un facteur clé pour obtenir la confiance des citoyens au moment de passer aux urnes. 

Autre facteur clé à tenir en compte pour les prochaines élections : l'âge des électeurs, puisque c'est finalement là que va se jouer la lutte existentielle entre l'idéologie de base « Es lo que hay » et « Podemos ».

Selon l'Institut National de la Statistique, 54% des électeurs ont entre 30 et 59 ans. Les électeurs de ce groupe voteront pour leurs représentants sur base de leur expérience personnelle des dernières années : ceux que la crise économique n'a pas affectés directement ne risqueront pas de voter pour un nouveau parti, tandis que les personnes que la crise a plongées dans une situation critique (perte d'emploi, diminution du revenu familial, saisie de biens, etc.) seront les premiers à soutenir les nouvelles formations politiques en pleine expansion : « Podemos » à gauche, ou « Ciudadanos » qui propose des idées plus modérées et s'apparente plus à un courant centriste.

Le second groupe d'électeurs représente environ 30% des voix et se compose des plus de 60 ans. La plupart d'entre eux sont des retraités qui aiment ou aspirent à la stabilité sur tous les niveaux. Il adhèrent pour la plupart au bipartisme comme à une tradition et sont convaincus que « mieux vaut un mal connu qu'un bien à connaître ». Ainsi voteront-ils probablement pour le PP ou le PSOE, qui sont les partis qu'ils connaissent depuis toujours : « Es lo que hay » ! 

Enfin, le troisième groupe se compose des jeunes entre 18 et 29 ans, qui représentent quasiment 15% de votes « potentiels ». Potentiels puisque c'est la génération désenchantée, qui a grandi en pleine crise économique et de défiance à l'égard des institutions. Cette perte de crédibilité pourrait conduire une bonne partie de ce groupe d'électeurs, surtout les plus jeunes, à refuser de faire usage de leur droit de vote. Elle pourrait aussi les pousser à se tourner vers les nouveaux partis qui promettent des politiques de soutien aux plus défavorisés, sous couvert de leur approbation au niveau européen.   

Mais gardons à l'esprit ce dicton espagnol : « El prometer no empobrece, el dar es lo que aniquila » (La promesse n'appauvrit pas, seule l'action peut ruiner !, ndt).