Réseaux sociaux et nouveaux médias : l'autre révolution du monde arabe

Article publié le 11 mai 2011
Article publié le 11 mai 2011
Les dernières révoltes dans les pays arabo-musulmans ont révélés de grands changements dans la façon dont les événements sont couverts aujourd'hui. Mais quelles en sont les conséquences? Où allons-nous? Et surtout, avons-nous quelque chose craindre?
Lors du congrès tenu par Media 104 les 13 et 14 avril derniers au centre médiatique Barcelona Activa, des journalistes venus des quatre coins de l'Europe ont non seulement discuté de l'impact de cette révolution médiatique sur leur propre profession, mais ont surtout envisagé les différents moyens de s'y adapter...

 En Espagne, la première chaîne de TVE diffuse les images d'un homme porté à travers les rues d'une des nombreuses zones de combat libyennes. Soulevé à chaque bout de membres et imbibé de sang, il est aux frontières de la guerre, sans défense. La vidéo est de mauvaise qualité, floue, mais on aperçoit la masse de civils se resserrer autour du blessé. Trois d'entre-eux tiennent un portable à la main pour témoigner de tout ce qu’ils vivent.

Réseaux sociaux, en amont et en aval des révolutions

Cette scène incarne l’évolution médiatique vers un rôle accru des nouveaux outils de communication personnels dans la retransmission de l'actualité. « L’impact de la technologie numérique sur le journalisme et la communication », c’est le sujet de préoccupation de la conférence media140 organisée à Barcelone les 13 et 14 avril dernier. Ayant nourri les révolutions via les réseaux sociaux, ces outils sont désormais utilisés pour témoigner de l'agitation politique et sociale qu'ils ont déclenchée. C'est bien là le signe d'un changement radical dans la manière dont l'actualité est désormais couverte et transmise. « Lorsque la liberté ne règne pas dans les rues, les jeunes la cherche sur Internet », note Gumersindo Lafuente, directeur adjoint du quotidien espagnol El País.

En offrant une plateforme pour l'activisme contre les régimes tyranniques et liberticides, la technologie a permis à la démocratie de se frayer un chemin depuis les couches populaires de la société jusqu'à son sommet. Elle offre un espace libre où chacun, citoyen ou journaliste, peut accéder à l'information et l'interpréter comme bon lui semble. Cette plateforme révèle chaque jour la dure réalité de la vie au sein des régimes répressifs. C’est aussi le réseau qui relie tous leurs citoyens, et ce au-delà des frontières nationales. Sans elle, les révolutions du monde arabe auraient peiné à se former, s'organiser et se déployer à une telle vitesse et avec un tel impact.

Journalisme citoyen

« Un événement possède autant d'angles différents que de personnes impliquées », rappelle Marta Ballada, chef de la section internet et multimédia chez Casa Asia. C'est une vérité indubitable, certes, mais une vérité qui devient encore plus significative si l'on considère les nouveaux moyens de communication désormais à la portée de tout un chacun. Les nouveaux médias et nouvelles plateformes de communication permettent à chaque témoin de contribuer à l'information sur un évènement à travers plusieurs canaux, que ce soit via des vidéos, des statuts Facebook ou Twitter. Quiconque dispose de ces outils peut désormais atteindre de nouveau consommateurs et favoriser l'émergence de ce que l'on appelle « le journalisme citoyen ». 

Les journalistes, filtres de l’information

L'une des inquiétudes majeures de l'industrie des médias, dont les acteurs sont réunis à Barcelone concerne le rôle et l'avenir des journalistes et des médias traditionnels aux vues de ce changement. Certains pensent que les jours des journalistes professionnels sont comptés, menacés par toute personne équipée d'un téléphone avec appareil photo ou vidéo. Pourtant, Rob Winder estime que les journalistes ont toujours une longueur d'avance puisque leurs compétences sont nécessaires pour filtrer toute cette information et en rendre un récit d'actualité crédible et cohérent. Les sources d'informations sont plus accessibles mais en même temps plus désordonnées, le meilleur le partageant avec le pire. C'est là que les journalistes professionnels interviennent : ils vérifient les sources, rassemblent et publient des articles qui se basent sur les valeurs de confiance et de vérification. « La technologie ne remplace pas le journalisme, elle le met en valeur », juge Riyaad Minty, responsable de la gestion des réseaux sociaux à Al Jazeera. Dans son département comme dans beaucoup de médias de référence, on vise constamment à réduire la distance qui sépare journalistes citoyens et les reporters professionnels. Ces médias peuvent relater les événements via un canal plus traditionnel, libérés des problèmes de distribution auxquels les citoyens de pays en conflit sont confrontés, comme les coupures d'électricité et d'Internet.

Craintes fictives et réalité

Pourtant, les critiques n’ont pas manqué sur les changements apportés par la révolution médiatique, non seulement par rapport à son impact sur la profession des journalistes, mais aussi sur l'ensemble de la société. Le temps passé à communiquer sur des espaces virtuels semble excessif au regard de ceux qui pensent qu’Internet nous fait perdre le sens de la réalité.

Mais dans les faits, le journalisme franchit le pas des média en ligne. C'est là que se trouvent les nouveaux consommateurs d’information. Dans son discours inaugural à la conférence, Pat Kane (auteur de The Play Ethic  - Le jeu éthique) soutient que même si les espaces créés sur internet sont virtuels, ils sont on ne peut plus réels d'un point de vue ontologique. « Nous vivons dans une réelle virtualité et non dans une réalité virtuelle », appuie Manuel Castells, l’auteur de La société en réseau. Conclusion de la rencontre : les journalistes n’ont d’autre choix que d’embrasser cette évolution technologique afin de garantir non seulement la survie de leur profession mais aussi la protection des principes même sur lesquels elle se fonde. L'innovation et la participation positive garantiront que les changements s'opèrent dans le bon sens. D’ailleurs, ils ont déjà eu lieu. « Les nouveaux médias sont les médias », allègue Riyaad Mindy. Nous sommes déjà dans la nouvelle ère.

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Photo : Une :  (cc)Neal Fowler/flickr