Rencontre avec Omar Ba

Article publié le 22 juin 2009
Article publié le 22 juin 2009
Propos recueillis par Marie Krpata Ndr : Vous trouverez en commentaire la position de Babel Strasbourg quant aux récentes accusations contre Omar Ba suite aux incohérences temporelles et géographiques dans ses deux livres Soif d'Europe. Témoignage d'un clandestin et Je suis venu, j'ai vu, je n'y crois plus.

Après Soif d'Europe : témoignage d'un clandestin, Omar Ba, jeune sénégalais de 29 ans, sociologue de formation, est venu présenter son dernier livre Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus à librairie Kleber à Strasbourg. Il y parle de son pays et de la manière dont on y décrit l’Europe : un Eldorado, alors qu’on se lamente dans le même temps sur le manque d’avenir en Afrique. Omar Ba entreprend donc le grand voyage vers l’Europe auquel il est poussé par sa famille. Mais c’est aussi la société africaine tout entière qui le pousse, en relayant à travers son système éducatif quasi-entièrement tourné sur le monde occidental, une conception de l’Europe totalement idéalisée. Ba dit ainsi mieux connaître le fonctionnement institutionnel européen que celui de son propre pays.

Rapidement, Ba s’est rendu compte de l’impossibilité de migrer légalement vers l’Europe. Son propre exemple étaie le brain drain dont est souvent accusé notre continent. Celle-ci n’accepte que les personnes suffisamment qualifiées pour être employables et lui apporter donc une plus-value. Par conséquent, Ba s’est vu obligé d’emprunter le chemin illégal vers l’Europe. Il raconte ainsi son expérience comme sans domicile fixe dans les rues de Paris et la difficulté de se sentir intégré en France. Après plus de dix ans, il dit encore se battre pour survivre et envoyer de l’argent à sa famille. Originaire d’un continent où les ancêtres ont un rôle important, Ba se languit de sa famille et de son pays. D’un autre côté il ne peut revenir sur ses pas car l’honneur de sa famille s’en verrait entaché. Revenir faire sa vie en Afrique voudrait dire qu’on n’a pas su réussir en Europe.

Avec son dernier livre, Omar Ba a su en étonner plus d’un en Europe. Ce n’est pas uniquement la dure réalité de l’immigration illégale dont parle Omar Ba, ce sont aussi les difficultés de se faire accepter comme étranger. Omar Ba entend sérieusement lancer un appel pour que les jeunes africains qui n’ont qu’une envie, celle de rejoindre l’Europe, réfléchissent à deux fois avant de prendre une décision associée à de nombreux risques et à une déception garantie en fin de compte.

Le CLANdestin européen: La mise en place de l’Union pour la Méditerranée a provoqué un débat relatif à la politique d’immigration européenne dans les pays Sud du pourtour de la Méditerranée, relancé au niveau européen sous la présidence française de l’Union européenne. Les critiques tendent à dire qu’elle se résume à la régulation de l’immigration, à la prévention de l’immigration clandestine et à la lutte contre le terrorisme tout en voulant attirer les cerveaux maghrébins largement captés par le brain drain des Etats-Unis pourtant géographiquement plus éloignés que l’Europe. De plus le pacte sur l’immigration et l’asile adopté le 16 octobre 2008 a été vivement critiqué comme provoquant un amalgame entre immigration et criminalité. Qu’en pensez-vous ?

Omar Ba: Je pense qu’il faut évidemment que l’Europe ait une politique d’immigration. Ne serait-ce que pour que les migrations puissent profiter aussi bien aux pays d’origine qu’aux pays d’accueil. Résultat qui n’est pas au rendez-vous au jour d’aujourd’hui. J’ai le sentiment que face à un problème si complexe que les migrations l’UE a choisi la facilité ; c'est-à-dire la lutte contre… l’immigration clandestine, les passeurs etc. C’est louable car il n’est pas lieu d’accepter que des migrants fassent l’objet de trafic honteux de la part d’individus sans scrupules. Simplement, l’Europe semble se cantonner à gérer l’arrivée des migrants au lieu de s’atteler à voir comment faire en sorte de les fixer chez eux. Aussi longtemps que l’Europe se barricadera et évitera de traiter le problème à la source les migrants continueront à venir par tous les moyens. Mais pour que cette entreprise réussisse il faut que les gouvernants des pays d’origine se fassent davantage entendre et s’impliquent encore plus dans cette gestion, car il faut évidemment une gestion des flux migratoires. Mais il n’est plus acceptable pour les pays d’origine d’être sur la défensive et de condamner toute disposition ayant trait à l’immigration au moment où eux-mêmes ne proposent rien.

Récemment le Parlement européen a été l’auteur d’un rapport dans lequel on a pu lire que l’Europe voulait attirer la main d’œuvre qualifiée issue des pays du sud en Europe tout en préservant les secteurs clefs dans les pays du Sud (enseignement, santé). Avez-vous - et si oui dans quelle mesure - perçu cette problématique lorsque vous étiez en Afrique ? et en Europe ?

Je n’ai pas le sentiment que ces mesures soient encore mises en application. La fuite des cerveaux est plus que jamais d’actualité. Aucun réel infléchissement ne se ressent en Afrique. Cela se saurait si tel était le cas. Des hôpitaux ferment encore faute de personnels soignants. On ne note pas non plus le moindre bond en avant dans le secteur de l’Education. Concernant ce dernier secteur, je pense d’ailleurs que l’urgence est de réfléchir à de nouveaux programmes scolaires qui prennent durablement en compte l’environnement immédiat des apprenants. Il est temps que l’Afrique revienne au cœur des enseignements. Telle est l’urgence.

Dans quelle mesure pensez-vous qu’une politique d’intégration antidiscriminatoire et promouvant l’égalité des chances est nécessaire à un bon accueil des migrants dans les pays de l’Union européenne? Quelle est la responsabilité des migrants pour une intégration réussie ? Quelles aides et quels obstacles avez-vous rencontré une fois arrivé en France ?

Mon combat est pour que les Africains rêvent d’Afrique et cessent de considérer que rien n’est possible sur ce continent. Je pense que tout est à y faire. Observerons simplement la ruée des Chinois qui commencent à sérieusement inquiéter les entreprises occidentales. Seuls les Africains semblent douter du potentiel de l’Afrique. Mon objectif est que s’amenuise la fuite vers les pays du Nord. Cela dit, pour ceux qui sont déjà sur place, en Europe ou ailleurs, il faut évidemment des politiques d’accueil qui facilitent leur installation et leur intégration. Un immigré qui arrive en Europe et qui trouve du travail, quel que soit le domaine d’activité, c’est parce qu’on a besoin de lui. Un employeur recrute rarement un employé pour la beauté de ses yeux. L’hypocrisie est de laisser des immigrés dans la clandestinité ou la précarité au moment où ils participent activement à l’économie du pays dans lequel ils vivent.

Il incombe au migrant de faire des efforts pour s’intégrer. L’intégration ne s’impose pas. Elle se vit. C’est un cheminement dont l’acteur principal n’est autre que l’immigré. Ne serait-ce que pour sa propre gouverne il doit s’approprier les rouages fondamentaux de sa société d’accueil. Mais il ne doit pas avoir le sentiment que cette société est verrouillée en ce qui le concerne.

D’après votre expérience, quelle est l’action de l’Union européenne dans des pays tiers concernant la politique d’immigration (information sur les périls de l’immigration clandestine, du travail disponible dans les pays sources et dans les pays d’accueil)?

Il y a un grand malentendu entre les pays d’origine et l’Europe. Dans ces pays la politique d’immigration des 27 est perçue comme un dispositif anti-immigrationniste. Pour avoir lu le pacte signé en octobre 2008, je sais que c’est plus compliqué que cela en principe. Mais dans la réalité, l’Europe met davantage l’accent et les moyens sur la répression, notamment avec le dispositif Frontex, pour repousser les migrants clandestins. Cette attitude défensive est largement relayée dans les pays source de migration. Du coup, le reste de cette politique, notamment les stratégies de co-développement, est presque passé sous silence. S’instaure ainsi un dialogue de sourd en même temps que s’exacerbent les crispations de part et d’autre.

L’Europe se doit d’être plus explicite dans sa politique d’immigration. Elle doit faire preuve de plus de pédagogie. Aussi, dans l’application d’une telle politique elle doit davantage s’intéresser aux causes de la migration : la pauvreté, les mirages, les illusions, la manipulation médiatique etc… L’Europe se rendra alors compte que les solutions ne sont pas que dans la construction d’une forteresse. Elles ne sont pas non plus dans l’argent qu’elle octroie à ces pays. L’Europe devra soutenir des campagnes de sensibilisation et d’éducation sur la migration légale ou clandestine qui devront être initiées dans les pays d’origine concernés. Le problème n’est pas simplement lié à la misère. Il est aussi beaucoup alimenté par une fausse image que les candidats à la migration ont de l’Europe. Il va falloir relativiser cette image et rétablir la vérité. C’est un travail titanesque, de longue haleine mais à un moment ou à un autre il faudra le commencer.

Lors de la présentation de votre livre à Strasbourg vous avez dit que vous n’étiez ni de gauche ni de droite et que vous avez tout à découvrir, que vous vous cherchiez. Au regard de votre histoire, après une jeunesse passé en Afrique et près de six ans en Europe, y a-t-il des sujets pour lesquels vous voudriez vous engager en particulier?

Vous savez, ces histoires de gauche et de droite je les ai découvertes en Europe. Dans mon pays il y a des gouvernants qui font leur boulot ou pas mais il est difficile de les cataloguer. Eux-mêmes ne semblent pas faire d’effort pour se réclamer d’une couleur politique. Quand je dis que je ne suis ni de gauche ni de droite ni du centre je veux montrer combien je me situe au-delà de ces clivages politiques dans mon livre. Quand on quitte l’Afrique de ses parents et de ses aïeuls pour émigrer on n’est pas entrain de militer dans un camp politique ou dans un autre. On part vivre ce qu’on considère comme un rêve. C’est tout ce qui se passe dans la tête.

Cela fait trop longtemps que des idéologues politiques se crêpent le chignon sur le sujet de l’immigration. La nouveauté que j’apporte c’est que l’immigration n’est pas qu’un simple sujet pour moi. Elle me concerne. Je suis un immigré. La lecture que j’en fais ne saurait se loger dans des chamailleries politiciennes. Pendant des décennies des camps politiques se sont opposés sur le sujet, je n’ai pas le sentiment que des solutions durables aient été trouvés jusque-là. A un moment donné il faudrait attaquer le problème d’une manière différente.

Je considère que l’idéologie ne doit pas prendre le pas sur la réalité. Or la réalité de cette migration est dramatique pour des milliers de gens. J’estime qu’une gestion sincère de ce problème doit partir de ce constat et pas d’une idéologie quelle que soit sa force.

Pour répondre à votre question sur un éventuel engagement politique sur certains sujets, je dois vous avouer que n’ai pas de projet dans ce sens.

Pensez-vous que votre livre aura un impact sur des africains ayant la volonté de partir en Europe ? En France votre livre a connu un bon accueil mais par quel moyen peuvent être informés ceux pour qui ce livre et prioritairement destiné?

Ce livre est destiné à tout le monde. J’ignore s’il aura un impact sur les Africains. D’ailleurs le terme impact ne sied guère ici. Je ne me positionne pas en donneur de leçons. Je donne un point de vue en partant d’une expérience. Expérience qui diffère d’un migrant à un autre. Je veux faire réfléchir. Après libre à chacun d’être d’accord ou pas avec moi, de prendre en compte ce que je dis ou pas.

En dehors du livre il y a bien d’autres moyens de faire passer ce discours : Internet, la télévision, la radio etc. Des médias qui sont pour beaucoup dans la fausse image que les Africains ont de l’Europe. Ces mêmes médias sont des canaux tout indiqués pour relativiser le discours dominant.

A part ce livre avez-vous d’autres projets tendant à informer les africains susceptibles de venir en Europe à la recherche d’une qualité de vie meilleure ?

Je ne fais pas qu’écrire. Heureusement d’ailleurs. Ce livre est un pas, un de plus, dans ma démarche de poser le débat, de briser des tabous, d’atténuer les crispations et l’éternelle gêne qui entoure le sujet de l’immigration. Je pense qu’aussi longtemps qu’on ne dira pas les choses sur ce sujet, quitte à choquer, on n’avancera pas. Je sais toucher à la corde sensible mais si cela peut au moins poser le débat de manière différente mon pari sera gagné.

Parallèlement à mes écrits, je suis en contact avec des Africains en Europe qui ont pour projet de rentrer un jour au pays. On étudie les possibilités de partager efficacement notre expérience et de faire avancer les choses en Afrique. A l’endroit des candidats à l’émigration qui sont toujours sur la ligne de départ, je mène un combat concret. Je suis en contact avec des associations et des collectifs sis en Afrique pour conseiller des jeunes dans la mise en place de projets économiques. Beaucoup sont réceptifs à mon discours même si je dois insister encore et encore. Je ne baisse pas les bras. Evidemment, certains viendront malgré cela mais ils viendront en connaissance de cause et peut-être, en ne risquant pas leurs vies. Je serai alors ravi.

Merci à Omar Ba d'avoir pris le temps de répondre aux questions du CLANdestin européen.

(Photo: Politis)