Regards croisés sur la journée internationale de la femme, à l’Est, comme à l’Ouest de l’Europe

Article publié le 8 mars 2012
Article publié le 8 mars 2012
Par Cristina Gonta et Margaux Pastor Offrir des fleurs et des cartes postales à l'Est, parler écarts de salaires et répartition des tâches ménagères à l'Ouest. Ou comment clichés et préjugés sont vécus d'un bout à l'autre du continent lors de cette journée du 8 mars.

8 mars 1988, une école publique dans un village reculé de l'Union Soviétique – L'un de mes plus anciens souvenirs d'enfance concerne précisément ce jour. C'était une journée où toutes les filles de l'école recevaient des fleurs et des cadeaux de la part des garçons de leur classe. Il y avait des règles préétablies concernant l'échange de cadeaux. Toutes les filles devaient recevoir un cadeau et tous les garçons devaient offrir au moins un cadeau. Ce qui signifie que les garçons devaient se concerter pour que chacun participe à ce jeu collectif. Ces cadeaux étaient composés d'au moins une fleur, une carte postale sur laquelle les garçons écrivaient un poème ou quelques lignes de mots tendres et parfois un autre petit objet. Rien de trop gros ou de trop inhabituel afin d'éviter la compétition entre les garçons et les filles. Le plus inoubliable des cadeaux qui m'ait été offert le 8 mars était un poème sur une carte postale accompagnée d'une paire de chaussettes. Enfin, les garçons avaient le droit de recevoir un baiser sur la joue lorsqu'ils avaient offert leur cadeau à la fille de leur choix.

8 Mars 1988 Une ville normale au sein de l'Union Soviétique – Tout le pays célèbre la Journée Internationale de la Femme. Dans tous les hôpitaux, les entreprises et les administrations, de grandes réunions sont organisées pour faire l'apologie de la Femme soviétique et louer sa force hors du commun et sa contribution à la société communiste. Des poèmes, des chants et des discours patriotiques rappellent à tous que l'Union Soviétique est le seul Etat où les femmes peuvent conduire un tracteur et travailler dans les mêmes conditions que les hommes sur les plantations de tabac. La Femme soviétique a la chance de pouvoir choisir son destin et devenir grutière, trayeuse de vaches ou même docteur. Les meilleures travailleuses se voient récompensées par des médailles et leurs photos sur les tableaux du mérite à l'entrée des institutions.

8 Mars 1988, une soirée habituelle dans une famille ordinaire. La famille est un autre univers où les femmes sont célébrées et louées. Cette fois-ci non plus comme des travailleuses mais comme des mères et des épouses. Les enfants le plus souvent, offrent des cadeaux qu'ils ont fait eux-mêmes à leur maman. Les maris offrent des fleurs et, dans les meilleures années, un aspirateur ou une machine à laver.

8 mars 2011, Europe de l'Est – L'Europe de l'Est est en fleurs, tous les fleuristes et les bijoutiers font d'excellents chiffres d'affaire, les gens sont bien habillés et ils sourient. Les journaux et les sites internet proposent des poèmes et des citations déjà prêts pour les cartes qui seront offertes aux femmes. Des fleurs de toutes les couleurs et de toutes les formes sont distribuées partout, dans le plus chic des gratte-ciel, dans le tramway, dans la rue. Les gens sont heureux et se préparent à la Fête de la Journée de la Femme à laquelle il participeront plus tard dans la soirée. Plus personne n'offre d'aspirateur ou de machine à laver.

Février 2012, Strasbourg – Une question légitime se pose : pourquoi toute cette agitation autour de la Journée de la Femme en Europe de l'Est ? En sachant que le Jour International de la Femme a d'abord été célébré par le Parti Communiste Américain et que c'est Lénine qui a proclamé le 8 mars jour férié en Union Soviétique, on pourrait croire que les Européens de l'Est veulent se débarrasser de cette fête communiste. Non seulement l'inertie de la société a ses propres règles et mystères non résolus, mais le 8 mars a cessé depuis longtemps d'être un jour férié communiste pour devenir le jour de la tendresse. Le message politique de la journée a laissé place aux messages personnels que chacun y attache. La prolongation de la Célébration du Jour des Femmes est en quelque sorte une rébellion de l'ancienne génération contre le régime communiste : « Vous vouliez que nous célébrions le fait de pouvoir conduire des tracteurs, d'accord, et bien regardez nous faisons la fête ! » Pour la nouvelle génération, c'est simplement un moment pour profiter et penser à la beauté et à la grâce et un exercice d'échange, un jour de vacances dont elle profite librement parce qu'elle pense u'il en vaut la peine.

Pendant ce temps là, à l’Ouest …

J'entends les femmes râler et les hommes machistes ironiser « Une journée de la femme, et 364 jours de l'Homme » ! C'est vrai qu'un jour par an pour se pencher sur le sort de la moitié de la population mondiale, c'est un peu limité, même si on essaye de se raisonner : au fond, on a de la chance que dans nos pays européen les médias se penchent un peu sur la question. Alors ce jour-là, nous sommes toutes féministes, et moi aussi je veux marquer le coup ! « Chéri, tu veux bien faire la vaisselle ce soir ? » - « Oui mais c'est bien parce que c'est la Journée de la Femme ! ». Pas question de faire la lessive non plus, cela peut bien attendre jusqu'au lendemain. Je pense à l'année écoulée, après tout l'égalité, nous l'avons acquise depuis bien longtemps : plus besoin de brûler nos soutien-gorge pour avoir accès à la contraception, nous jonglons entre nos grandes études, nos carrières, nos enfants. A la télévision on ne voit que Nadine Morano, Martine Aubry, Ségolène Royal et toutes les autres. Nous sommes libres. Je m'arrête à cette réflexion. Sommes-nous vraiment libres?

Depuis l'affaire DSK, les féministes n'apparaissent plus comme des monstres hirsutes qui cherchent à engloutir les hommes et leur virilité. Jusqu'alors on riait des relations ambigües entre les Hommes politiques et les femmes, acceptant tacitement que ces hommes qui nous gouvernent puissent profiter du « Droit de Cuissage » en toute impunité. Aujourd'hui, la polémique s'est enfin calmé mais les consciences se sont éveillées, même chez nos compagnons masculins. On se souvient alors que dans sa propre vie, ce genre de comportement est tellement courant qu'on en a presque « l'habitude », que ce soit dans le milieu du travail où le supérieur insiste lourdement sur la couleur de nos yeux/ la longueur de nos jambes ou dans la rue, lorsque l'on rentre tranquillement chez nous et qu'un malotru nous importune « Eh Mad'moiselle ! Mad'moiselle t'es trop charmante ! T'as pas un 06 ? », et qu'il s'agit alors de réussir à passer son chemin sans trop l'énerver parce qu'on est toute seule et qu'on ne sait jamais ce qu'il peut bien se passer dans une ruelle aussi mal éclairée. Toutes les femmes ont vécu un jour cette humiliation, cette injustice qui nous rend vulnérables à partir de 21h. Non Maman, je ne peux pas toujours me faire ramener par un ami. J'aimerai seulement ne pas toujours à me demander si ma jupe est trop courte pour sortir après 21h, parce que j'adore me promener dans les rues de Strasbourg la nuit, seule, surtout l'été quand la chaleur étouffante s'est dissipé et qu'il fait tellement bon. Mais même les autorités commencent à accuser les victimes d'agressions sexuelles comme ce policier à Toronto en 2011 « Les femmes devraient éviter de s'habiller comme des prostituées », la colère gronde et on organise des « Marches de Salopes » (Slutwalks) partout dans le monde pour défendre le droit de chaque femme à s'habiller comme elle l'entend. Il est toujours bon de rappeler qu'une agression sexuelle est toujours la faute de... l'agresseur.

J'ai réfléchi aussi à mes amies qui avaient peiné pour trouver un centre pour l'avortement, et qui avait reçu des discours moralisateurs. Il n'y a pas d'avortement de « confort » comme le prétend le Front National, il y a surtout des tragédies personnelles et des expériences qu'aucune femme ne peut oublier. Et puis il y a ces femmes que la société juge parce qu'elles ne veulent pas avoir d'enfant, celles qui souhaitent rester à la maison pour élever les leurs et qu'on traite de « réac », celles qui ont la trentaine, et que les entreprises ne souhaitent pas embaucher, car elles ont peur que l'horloge biologique ne les oblige à prévoir un congé parental. Enfin, il y a celles qui n'ont pas le droit d'en avoir parce qu'elles ont décidé qu'elles préfèrent construire une famille avec une autre femme. 2012, année des élections, je demande qu'à défaut d'être égaux devant la nature, nous pourrions l'être au moins devant le droit et surtout dans les faits.

Crédit photo : Rike / pixelio.de