Réfugiés et sans-abri d'Athènes : à bout de forces

Article publié le 7 avril 2016
Article publié le 7 avril 2016

L'effondrement de l'économie dans la capitale grecque a laissé des traces. Malgré les aides, la situation ne s'est pas améliorée, des conditions d'épargne strictes creusent même les fissures : une grande partie de la population grecque est apauvrie, la vie dans la rue menace presque un jeune chômeur sur deux et de plus en plus de gens jadis épargnés. Amélioration en vue ? Bof.

Comme si le sort des Grecs ne suffisait pas à sa peine, la ville se bat depuis longtemps face à un nouveau défi : l'arrivée de milliers de personnes désespérées qui, dans leur fuite de la guerre et de la pauvreté, se retrouvent là à cause de la fermeture des frontières sur la route des Balkans. Athènes représente dernièrement le foyer de la crise européenne sur lequel fondent des problématiques européennes et mondiales. Balade à travers une ville agitée.

La crise ne permet plus de rêver

« Shedia, la nouvelle édition de Shedia. » J'entends de loin la voix de Maria, la marchande de journaux à la criée, à la sortie de métro Metaxourgio, située à deux kilomètres à peine de l'Acropole. Vêtue d'un gilet cramoisi et d'un képi, la jeune femme espère trouver, parmi les masses de passants qui affluent, des clients pour le magazine grec des sans-abris Shedia. Mais avec tous les vendeurs de tickets de loterie, les tour-opérateurs qui proposent des trajets en bus vers l'Albanie et les femmes qui font de la pub pour des cartes SIM, pas grand monde ne s'arrête pour acheter. En temps de crise, on vend mal.

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Il y a encore quelques années, cette trentenaire grecque n'aurait jamais cru qu'elle atterrirait un jour ici. Son avenir semblait alors prometteur. Elle a fait des études de graphisme et les a terminées avec mention. Un diplôme universitaire obtenu en pleine crise financière. « Peu importe ce que je tentais - tous ne faisaient que me raconter qu'ils devraient licencier de plus en plus de monde, personne ne voulait plus embaucher personne. Ne pas pouvoir s'offrir le strict nécessaire, c'est frustrant. Mais le plus grave, c'est que le cerveau arrête de fonctionner quand tu n'as pas de travail. » Elle vit avec sa mère et son frère chez sa tante à Nikaia, un quartier portuaire pauvre de la ville. Il n'y a plus que sa mère qui travaille encore - cela suffit à peine pour toute la famille. La montagne de dettes atteint des sommets. Elle dépeint une existence avec le minimum vital.

Mais les histoires comme celles de Maria sont loin d'être des exceptions. Environ 30 % des Grecs vivent actuellement en-dessous du seuil de pauvreté. Grâce à la vente du magazine censée apporter un petit pécule aux nécessiteux, Maria a repris pied. Depuis deux ans, elle est postée tous les jours de 8h à 16h à un des nombreux points de vente de la ville. Elle a le droit de garder la moitié de la recette. Au début, elle avait honte de cela. Mais aujourd'hui, Maria a pris son parti de sa situation : « La crise ne nous permet plus de rêver. J'ai 30 ans, je devrais fonder une famille, avoir ma propre maison. Mais nous avons perdu nos vieux idéaux. Je n'ose même plus penser à ce genre de choses. Je suis contente de gagner un peu d'argent dans la journée pour aider ma mère ». Après tout, elle a réussi à vendre encore 12 exemplaires jusqu'à la fin de la journée. 18 euros de recette aujourd'hui. Une bonne journée. Quand un des vendeurs de tickets de loterie vient lui dire bonsoir et lui offre une banane, elle semble même pleine d'espoir : « Voilà la seule chose positive. S'il y a bien quelque chose qui prospère pendant la crise, c'est la solidarité ».

Les « nouveaux sans-abri »

C'est le soir que je découvre à quoi ressemble la solidarité, assis en voiture avec les membres de l'ONG EMFASIS pour les accompagner sur l'une de leurs tournées nocturnes. Munis de nourriture, de sacs de couchage et du nécessaire de survie, les secouristes bénévoles recherchent les personnes dans le besoin de la ville. Ils sont en service jour et nuit. « C'est notre principe : nous allons vers ceux qui sont en danger. Nous sommes là pour eux, nous les écoutons et nous essayons de leur rendre leur dignité », m'explique Efremia, jeune étudiante en psychologie qui s'engage plusieurs fois par semaine pour les sans-abris. Le service de ces streetworkers est absolument nécessaire. Car dès qu'il fait nuit, on découvre la mesure de la crise économique dans les rues secondaires d'Athènes, quand les entrées des maisons et les bouches d'aération deviennent des dortoirs improvisés. Le Conseil des droits de l'homme des Nations unies parle de plus de 20 000 sans-abri en Grèce. Dont 15 000 dans l'agglomération d'Athènes. Parmi eux, on ne compte pas seulement des clochards ou des drogués. Les « nouveaux sans-abri » sont de plus en plus des Grecs issus de la classe moyenne, qui ont, au fil de la crise, perdu d'abord leur emploi, puis leur logement. L'aide sociale n'existe pas, les allocations chômage sont limitées à deux ans maximum - personne en Grèce n'est à l'abri de se retrouver à la rue. « Je vois tant de jeunes gens dans la rue qui ont perdu le lien avec leur entourage. J'ai même retrouvé mes anciens voisins », raconte Efremia pendant que nous nous dirigeons vers le port du Pirée.

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C'est au milieu d'immenses ferries amarrés dans le bassin du port que quelques sans-abri ont monté un camp pour la nuit sur des bancs de quai. Les streetworkers sont attendus. Ils distribuent ce soir-là un repas chaud, du thé et même des livres pour les intellectuels échoués ici. « Nous n'apportons qu'une aide d'urgence, à court terme. C'est à l'État d'apporter une solution à long terme. Mais il ne se passe rien. Là, dehors, je vois la réalité et elle frappe de plein fouet », dit Tzoanna, la chef d'équipe. C'est particulièrement la vue de deux petits enfants d'une jeune famille n'ayant pas obtenu de place dans le foyer pour sans-abri qui fait mal aux bénévoles. « Il y a tant à faire. Nos forces s'épuisent lentement, mais il n'y a pas de fin en vue. Et puis il y a aussi les migrants qui ont besoin d'aide. » Peu après, le dilemme grec montre toute sa mesure quand un énorme ferry arrive et perturbe le silence qui règne dans le port. Des centaines de migrants sortent en masse du ventre de cet immense ferry et disparaissent dans la nuit athénienne. De jeunes hommes, des femmes, des vieux, des malades, des enfants - le flux ne semble pas s'arrêter. Des mouettes piaillent au-dessus de leurs têtes, la confusion est grande. Des femmes demandent de l'eau pour leurs enfants. Mais les bénévoles n'ont plus que quelques pains au chocolat et un peu de lait à leur donner. Les rations sont distribuées en moins de quelques minutes et, alors que nos mains sont vides, nous avons devant nous une image grotesque : autour des sans-abri endormis de la ville qui ont tout perdu se rassemblent des gens qui ont tout laissé derrière eux. En quête d'une nouvelle vie. Poursuite du voyage incertaine, arrivée non-programmée. L'annonce de la fermeture de la frontière avec la Macédoine s'est vite propagée. Les centres d'accueil sont déjà complètement débordés. Dix mille migrants sont déjà bloqués dans le pays. Le gouvernement en prévoit jusqu'à 100 000, rien que pour le mois de mars. Celui qui n'a plus de réserves d'argent pour un hébergement est menacé en Grèce du même sort que ces sans-abri grecs à côté d'eux. Un père venu d'Afghanistan avec sa famille de dix personnes ne sait pas encore où ils vont passer la nuit. L'essentiel est de pouvoir reprendre la route le plus vite possible : « Nous ne pouvons pas rester ici, il n'y a pas d'avenir pour nous en Grèce ».

« Nous n'avions pas imaginé l'Europe ainsi »

Mais Athènes devient pour beaucoup l'étape non-désirée : on le découvre le lendemain sur la place Victoria, au centre-ville. Des centaines de migrants ont échoué ici. Avec tous leurs biens emballés dans quelques sacs, des familles entières ont improvisé des campements sur les espaces verts et les bancs des parcs. Le manque est aberrant : il n'y a ni toilettes ni points d'eau potable. Des bénévoles à bord d'un petit van distribuent des repas chauds qui ne seront pas en nombre suffisant pour tous. C'est ici que je rencontre Sami, Namgo et Gewed. Ces trois jeunes Afghans ont la petite vingtaine et sont en fuite depuis plus de deux mois. Leur destination, c'est l'Allemagne. Mais leur voyage s'est arrêté de manière abrupte aux barbelés de la frontière macédonienne. Pour des Afghans, pas moyen de passer. Seulement une centaine de Syriens et d'Irakiens peuvent passer chaque jour. Les jeunes hommes ont été renvoyés vers Athènes. Cela fait quatre jours qu'ils dorment sur cette place, à la belle étoile.

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« Nous n'avions pas imaginé l'Europe ainsi. On a dépensé tout notre argent pour fuir, on n'a qu'un sac de couchage et on a froid la nuit. Nous serions restés en Afghanistan si la situation était sûre. Mais on risque notre vie là-bas. » Craignant que personne ne le croie, Sami montre la photo de son frère, mort lors d'un bombardement. Son regard trahit son espoir perdu selon lequel la frontière pourrait encore s'ouvrir. Ils ne se lassent pas de poser la question. Mais ces jours-là, ils ne reçoivent aucune réponse. On sent déjà que leurs forces s'amenuisent pendant toutes ces journées d'attente. Il suffit de regarder la place pour deviner qu'une crise humanitaire menace la Grèce. Au moment des adieux, ils ne nous demandent qu'une chose. Ils ne veulent pas qu'une photo d'eux soit publiée. « Si nos mères nous voyaient dans cet état, elles auraient une crise cardiaque. On ne peut pas raconter à la maison ce qui nous arrive en Europe. »

Au cours de ma promenade, une chose devient claire : beaucoup de Grecs et les migrants bloqués ici partagent le désespoir. La ville se montre ces jours-là comme le triste épicentre d'une Europe qui s'écroule. Le pire ? Il n'y a rien à l'horizon. Toute seule, la Grèce ne pourra pas maîtriser le double poids de la crise financière et de la crise migratoire.

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Cet article fait partie de notre série de reportages « EUtoo », un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.