Réfugiés en Grèce : libérés mais déchirés

Article publié le 26 septembre 2017
Article publié le 26 septembre 2017

Avec 12 volontaires et un bureau qui fuit, une petite équipe cherche à conseiller les familles divisées de réfugiés sur les lois et les procédures d'asile en cours. Plongée au coeur d'un cauchemar administratif où rôdent le déracinement, le ministre de l'Intérieur allemand et pas mal de surbooking.

« Mais est-ce qu'elle va mourir ? », demande Jannika. C'est une chaude après-midi à Thessalonique. Et il fait encore plus chaud dans le petit bureau de centre-ville où la Mobile Info Team (MIT) se retrouve chaque matin. La question est suivie d'un petit rire irrité de la part du groupe, mais c'est un de ces critères qui permettent d'évaluer l'urgence d'une situation. Et si celle-ci doit être « accélérée » dans le cadre du programme de réunification familiale. En pratique, un cas fait rarement l'objet d'une acccélération des démarches, à moins que le candidat ne soit sévèrement malade et qu'il ait besoin de soins qui ne peuvent pas être dispensés en Grèce.

MIT est un groupe hétéroclite de 12 bénévoles qui renseignent pertinemment les réfugiés sur les lois et procédures de demandes d'asile. L'équipe s'assoit en cercle au centre de la pièce. Certains sur des chaises extraites de piles de déchets, d'autres sur des bancs de bois récupérés. Le groupe de discussion se trouve en plein milieu d'un cas pratique, mais avant de prendre les sujets à bras-le-corps, il va falloir régler ce problème de fuites qui envahit le quotidien.

Des vies en suspens

MIT a été fondé en 2016 lorsque les pays voisins de la Grèce ont fermé leurs frontières, en bloquant ainsi la fameuse « route des Balkans » jusqu'à forcer les réfugiés à monter des camps de fortune en Macédoine. Un an plus tôt, en mai 2017, près de 62 000 demandeurs d'asile sont toujours en attente de voir leur situation se résorber en Grèce. MIT a pour but de venir en aide aux demandeurs d'asile pour réclamer des mesures d'autonomie et de contrôle au sein d'un système bien souvent nébuleux, voire complètement impraticable.

En mars dernier, le ministre fédéral allemand de l'Intérieur, Thomas de Maizière a requis une restriction sur les transferts de regroupements familiaux approuvés depuis la Grèce vers l'Allemagne. Avant avril 2017, l'Allemagne réunissait plus de 300 familles par mois. Depuis que les restrictions ont été mises en place, seulement 100 personnes ont pu faire, chaque mois, le voyage de la Grèce vers leurs proches. 70 d'entre eux ont été choisis d'après une liste établie selon l'ordre chronologique d'arrivée, et les 30 autres sont des « cas accélérés » qui, souvent, doivent leurs transferts à la maladie, à quelques fins de grossesses ou parce qu'ils sont mineurs.

À l'instauration des restrictions, la MIT a démarré une campagne pour dénoncer les injustices et ainsi mettre la pression sur De Maizière. Les revendications ? Ni plus ni moins qu'abroger la mesure du ministre allemand. En créant une pétition, le petit groupe de bénévoles commence par collecter et traduire des lettres de réfugiés, directement touchés par la division de leurs familles. « La situation est terrible. Ma fille de 16 ans en Allemagne n'a pas pu se rendre régulièrement à l'école car elle souffre d'un traumatisme psychologique. Sa soeur de 18 ans veille sur elle. Chaque fois qu'elle entend le mot "père" ou "mère", elle pleure. » Mahmoud est coincé en Grèce depuis février 2016, avec sa femme et quatre de ses six enfants. Dans sa lettre, il poursuit : « Nous n'avons pas vu nos deux filles depuis deux ans car elles sont en Allemagne et nous ne pouvons pas lutter contre l'éloignement. S'il vous plaît, Monsieur de Maizière, levez la restriction actuelle sur le regroupement vers l'Allemagne. Laissez-nous voir nos filles et les soutenir, comme ce que font tous les parents avec leurs enfants. Permettez à nos enfants de vivre en sécurité avec leur famille. »

Les demandeurs d'asile, déjà exténués par les combats qui font rage dans leur pays et forcés à fuir leurs maisons, doivent maintenant attendre indéfiniment dans les camps grecs. D'autant plus que les conditions nécessaires à l'accélération d'un cas sont loin d'être clairement définies. Pour avoir une chance que le dossier soit accepté, la MIT doit amasser autant d'informations que possible aux services de l'immigration grecs et allemands. Qui peuvent, d'un trait de plume, décider de d'annuler une procédure, sans apporter la moindre explication.

Un cas concret s'est présenté à la MIT en juin dernier, lorsque le petit-fils d'une femme que l'équipe surnomme affectueusement « Granny » les a contactés par téléphone. Le jeune garçon s'apprêtait à s'envoler depuis la Grèce vers la Norvège, dans le cadre d'un programme de relogement. Sa grand-mère quant à elle, allait être transféré en Allemagne vers un autre dispositif. À cause d'un surbooking, Granny n'a jamais pu partir et ne savait surtout pas à quel moment elle pourrait embarquer de nouveau. Il était alors hors de question pour son petit-fils de la laisser seule, même si cela voulait dire rester en Grèce illégalement.

Bien que les raisons motivant la demande d'accélération étaient évidentes au vue de son âge et ses problèmes de santé, la famille n'a obtenu aucune garantie d'avancer son transfert. Rosie, nouvelle assistante sociale sur le dossier, a mis les bouchées double en commençant par prendre contact avec la MIT. Elle a joint le bureau des transferts à plusieurs reprises, accompagné le petit-fils dans les démarches médicales afin de sécuriser le vol et en se renseignant sur les avancées de Granny et de son petit-fils chaque jour. Finalement, l'histoire se soldera par un rare mais réconfortant succès et le vol de Granny vers l'Allemagne a été planifié pour août.

L'incertitude, une épreuve de plus

L'article 29 de la Convention de Dublin dispose que : « Le tranfert de candidats (...) depuis le pays membre demandeur vers le pays membre compétent devrait être traité (...) aussi rapidement que possible, et dans un maximum de six mois après l'acceptation de la demande ». Cette date butoir a été mise en place pour éviter aux candidats d'attendre indéfiniment pour leur transfert. Mais lorsque les restrictions de l'Allemagne ont été appliquées, la limite de six mois est apparue comme dénuée de sens. Par exemple, en juin 2017, ce délai avait été dépassé pour plus de 300 cas, et le retard s'accumule un peu plus chaque mois.

Laura, une autre assistante sociale de la MIT, est en train de parler rapidement en allemand au BAMF (le bureau des réfugiés allemand, ndlr). Elle se bat pour un cas dans lequel deux grands-parents en mauvaise santé sont abandonnés en Grèce. Leur fils Ahmed et sa famille ont prévu de prendre un vol vers l'Allemagne afin de rejoindre leur fils qui n'a pas vu ses parents depuis plus d'un an. Contrairement à ce qu'on lui avait dit, Ahmed vient maintenant d'être informé par les autorités que sa femme et ses enfants allaient devoir s'envoler vers l'Allemagne en premier. Ce n'est que dans un deuxième temps que ses grands-parents pourront candidater à un rapprochement en fonction de ce qu'on appelle les « besoins de dépendance ». Les personnes admissibles au programme de réunification familiale sont les conjoints, parents et mineurs - à moins qu'ils y ait des preuves que l'une des parties soit dépendante de l'autre et ne puisse s'en séparer.

Ahmed plaide pour la situation de ses parents. Son père ne peut pas marcher ou se rendre seul aux toilettes. Il est toujours en fauteuil roulant et a besoin d'un accompagnement permanent. Sa mère a des problèmes de coeur et de pression artérielle. Elle a besoin d'une intervention chirurgicale au niveau du dos et elle ne peut rien faire par elle-même. S'occuper des ses parents est un emploi a plein temps pour Ahmed, et chaque membre de la famille participe à leur bien-être.

Ahmed est dans une situation impossible. S'envoler vers l'Allemagne avec sa famille lui permettra de rejoindre son fils qui a besoin de sa présence, et peut être est-ce aussi le seul moyen d'obtenir la venue de ses parents en Allemagne. Mais cela signifie aussi que lui et sa famille ne pourront pas prendre soin des grands-parents, alors rendus à l'obscurité du système.

La Convention de Dublin précise qu'il devrait y avoir un « traitement rapide pour les demandes d'asile nécessitant la protection internationale ». La Convention indique aussi que « la vie de famille devrait être une priorité des États Membres ». Les assistants sociaux de la MIT ont annoncé à plusieurs reprises que des transferts vers l'Allemagne étaient acceptés mais sans qu'aucune autre information de calendrier ne soit précisée. L'attente prolongée et l'absense complète de renseignements est un immense fardeau psychologique pour les familles séparées.

Une lueur d'espoir

Le 27 juillet 2017, l'UE a lancé un nouveau programme humanitaire pour « l'intégration et le logement de réfugiés en Grèce ». 209 millions d'euros ont été promis aux demandeurs d'asile. 93,5 millions seront destinés à l'habitat, afin de placer 30 000 réfugiés dans des appartements loués. 57,6 millions seront consacrés à un programme de versement mensuel, qui aura pour but de « permettre aux réfugiés d'accéder à leurs besoins basiques, d'une manière digne ». L'argent restant sera distribué aux ONG « pour mener à bien des projets en matière de besoins humanitaires urgents en Grèce ».

La MIT caresse l'espoir que cette aide apportera des changements mais le nombre de demandeurs d'asile en Grèce continue d'augmenter. Tout réfugié arrivé après le 20 mars 2016 et qui n'est pas éligible au regroupement familial n'a qu'une autre option : faire une demande d'asile en Grèce. Mais la démarche d'intégration est bancale. Il n'existe par exemple aucun cours de langue officiel. D'abord, le réfugié reçoit une assistance sous la forme d'un logement et une allocation versée en espèce. Après trois ou six mois, même s'il est toujours en situation précaire, la mensualité prend fin. De nombreux citoyens grecs sont au chômage, il est donc extrêment difficile pour les étrangers de trouver un travail.

C'est ainsi que la réunion s'achève. Les bénévoles de la MIT retournent à leurs occupations. Ils s'emparent de leur téléphone pour contacter les avocats, écrire aux clients et espérer qu'un jour, lorsque l'on aura plus besoin d'eux, leur mission sera enfin terminée.

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