Réfugiés de Londres : l’intégration par le football  

Article publié le 4 mai 2016
Article publié le 4 mai 2016

Cinq étudiants londoniens ont trouvé un moyen efficace pour intégrer plusieurs groupes ethniques au sein d’un quartier multiculturel : une solution qui, à long terme, pourrait aider à diminuer les violences à caractère raciste. Leur idée ? Combiner deux vieilles traditions : le football et le caritatif.

Raphael Gregorian, Mounir Haddad, Emmanuel Etuh, Nazgol Kafai et Ramie Farag - tous étudiants en troisième année à l’Ecole des études orientales et africaines (en anglais School of Oriental and African Studies soit SOAS) - ont créé Camden Cares, un projet dont le but est d’aider les familles de réfugiés à s’installer dans le district de Camden.

Ces cinq jeunes se sont rencontrés alors qu’ils faisaient partie de ParliaMentors, un programme récompensé par l’ONU et créé par le 3 Faiths Forum (3FF). Son objectif est d’encourager la diversité et la tolérance au sein de la sphère politique à travers des actions sociales créées et menées à bien par les étudiants aux alentours de leur campus.

Je retrouve Raphael et Nazgol au cœur de Camden. Ils m’emmenent à l’Atrium café, à Russell Square. Sa décoration très « années folles » en fait l’un des spots préférés des étudiants de la SOAS. L’enthousiasme qu’ils manifestent pour le projet est contagieux, et nous avons du mal à nous adapter à l’ambiance étonnamment calme du café. Ils me racontent le premier match de foot organisé pour les jeunes réfugiés en collaboration avec le club d’Arsenal au sein même de l'Emirates Stadium. C’est la toute première initiative mise en œuvre dans le cadre de ce projet ambitieux.

« Jusqu’à la dernière minute, nous pensions qu’il n’y aurait personne, raconte Raphael, mais finalement nous avons été agréablement surpris : 25 enfants sont venus pour ce premier match. Originaires d’Erythrée, d’Afghanistan, du Kurdistan et autres, tous ont adoré cette rencontre. Certains d’entre eux ne parlaient pas très bien anglais, mais une fois qu’ils savaient les noms des uns et des autres, ils sont entrés dans le jeu. Ça faisait vraiment chaud au cœur. »

Des débuts difficiles

Pourquoi penser que personne ne participerait ? Au départ, Camden Cares était seulement destiné aux réfugiés Syriens ayant été autorisés à vivre dans le district, soit vingt familles en 2016. Cependant, deux semaines avant le premier match, le Bureau de l’Intérieur annonçait que seulement quatre de ces familles étaient acceptées. Par conséquent, le groupe s’est vu considérablement réduit et les adolescents n’étaient pas assez nombreux pour mener le projet à bien.

Et ce qui semblait au premier abord être un handicap s’est rapidement transformé en un défi encore plus difficile à relever. Les cinq étudiants ont alors décidé d’élargir leur cible en y incluant les autres réfugiés de la capitale, indépendamment de leur origine. Ils ont ensuite approché plusieurs organismes caritatifs, auxquels ils ont présenté leur brochure dans le but de faire connaître le projet. Ainsi, non seulement le taux de participation est élevé, mais les enfants britanniques les contactent afin de bénéficier du programme.

« Je suis surprise par le nombre important d’emails que nous recevons de la part d’adolescents britanniques qui n’ont pas la chance de participer à de tels évènements, confie Nazgol. C’est super parce que nous pourrons les présenter aux enfants réfugiés. Nous pouvons d’ores et déjà leur organiser une belle journée grâce aux fonds que nous avons récoltés. » « Nous leur permettons de se faire de nouveaux amis », ajoute Raphael.

Objectif : s’intégrer 

Ces étudiants ont décidé de monter un projet axé sur les réfugiés car ils sont eux-mêmes issus de familles d’immigrés. Être un étranger à Londres n’a pour eux rien de nouveau. La famille de Nazgol s’est installée à Londres alors qu’elle avait tout juste un an. Raphael est né ici mais a des origines chypriotes et arméniennes. Emmanuel vient du Nigeria, Mounir du Liban et Ramie est Égyptien mais lui aussi est né dans la capitale.

« Au lycée, j’étais la seule fille étrangère de ma classe et les autres me le faisaient bien sentir. » Nazgol poursuit : « Une fois à l’université, j’avais toujours ce cliché en tête : “Je suis trop ‘ouest’ pour l’Est, et trop ‘est’ pour l’Ouest”. Mais comment quelqu’un ayant grandi ici peut avoir autant conscience du fossé qui le sépare des personnes qui, tout comme lui, vivent ici ? Pourquoi la société ne permet pas à ces jeunes enfants de sentir qu’ils font partie intégrante de celle-ci ? Telle est la question ». 

Elle explique que ce problème n’est pas nouveau. Il existe depuis longtemps, avant même que ses parents ne déménagent : « Si j’avais autant de mal à m’intégrer à quinze ans, alors que j’ai grandi ici, cela doit être dix fois plus difficile pour quelqu’un qui vient à peine de s’installer. Nous voulons aider ces jeunes tout juste arrivés à se sentir chez eux, mais également à préserver leur propre identité culturelle ».

Raphael ne cache pas son enthousiasme : « J’adore vivre à Londres, c’est une ville unique. Vous pouvez avoir différents groupes répartis dans des quartiers séparés, chacun participe à l’ambiance globale de la ville. Et nous voulons que ça reste comme ça. Quand je suis allé à la Nouvelle-Orléans, j’ai été confronté à quelque chose de totalement différent. Chaque ethnie pour chaque zone, j’avais l’impression que plusieurs pays cohabitaient au sein même de la ville. C’était plutôt effrayant ». 

Ainsi, le fait que le projet Camden Cares évolue constamment si bien qu’il permette au district de « ne plus être un simple regroupement de quartiers distincts, mais bien un lieu multiculturel » est sans doute une de ses conséquences les plus positives.

 

Viser plus haut, rêver plus grand 

Le groupe d’étudiants se réunit chaque semaine pour parler de leur plan d’action. Leur dernière réunion portait sur la durabilité de leur projet une fois arrivé à échéance, c’est-à-dire cette année. « Maintenant que nous savons comment obtenir des financements auprès des différents organismes et comment approcher les députés, nous serons peut-être en mesure d’offrir ce que d’autres associations à but non lucratif ne parviennent pas à faire », explique Raphael.

En plus des financements amenés par le 3 Faiths Forum, la SOAS et l’Arsenal Foundation, le groupe est également parvenu à récolter 3000 livres (soit un peu moins de 4000 euros) grâce à l’O2 Think Big. Pour eux, c’est la prochaine étape : lever toujours plus de fonds. « Notre grand rêve est d’étendre le projet à l’ensemble de Londres », avoue timidement Raphael. Et ce que Camden Cares a déjà accompli avec un budget limité est assez significatif. En gardant cela à l’esprit, espérons que leurs rêves se réalisent.

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Cet article fait partie de notre série de reportages « EUtoo » un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.