Réflexions économiques sur la guerre en Syrie

Article publié le 28 décembre 2016
Article publié le 28 décembre 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

On dit dans certains milieux que la guerre en Syrie n'est pas tant un conflit politique qu'une guerre financière. Cet article se concentre sur les perspectives économiques de la guerre en Syrie. Il étudie les causes et les conséquences économiques de la guerre ainsi que les efforts pour la reconstruction de la Syrie post-conflit.

Depuis 2011, la Syrie est plongée dans une guerre civile qui a fait plus de 400 000 morts. Cette situation a fait de la Syrie le "pire cas de crise humanitaire au monde".

Au début du conflit en 2011, selon le rapport 2015 de la Banque mondiale, les réserves du gouvernement s'élevaient à 18 milliards de dollars, mais fin 2015, elles avaient baissé à 70 millions de dollars. Une étude de BMI Research prévoie qu'entre 2016 et 2019, l'économie syrienne diminuera chaque année de 3,9%, revenant ainsi à son niveau des années 1990 quand elle était fortement dépendante des investissements russes, libanais et iraniens.

Lundi 5 décembre 2016, un débat international intitulé "Les aspects économiques de la guerre en Syrie" se tenait à la Copenhagen Business School, à Copenhague au Danemark. Ce débat donne des perspectives sur les dimensions économiques de la guerre et sur les possibilités d'un futur rétablissement de l'économie en Syrie.

Examinant les causes économiques de la guerre, Joshka Wessels, post-docteur en Etudes sur la Paix et les Conflits pour le Centre de Résolution des Conflits Internationaux (CRIC) et ancienne résidente syrienne, situe la genèse du conflit en 2000, à la promesse de Bashar al-Assad, président de la Syrie, de créer une économie sociale de marché. Cette promesse, orientée vers l'ouverture économique et le développement rural, n'a jamais été tenue. Au lieu de cela, la famille et la belle-famille d'Assad possédaient environ 60% de l'économie. Cela a créé un mécontentement et une indignation croissants dans les soulèvements syriens de Damas. La crise a commencé comme une lutte de classe entre la population rurale et la riche famille dirigeante, a-t-elle soutenu.

Pour Bjørn Møller, professeur de Politique Internationale au Département de Sciences Politiques de l'université Aarlborg à Copenhague, le taux élevé de chômage parmi les jeunes Syriens avant la guerre les a rendu vulnérables aux activités des insurgés et les a incité à rejoindre les forces rebelles. Il a aussi mentionné que le conflit avait peut-être été prédéterminé économiquement puisque les profits du secteur de l'armement russe ont été augmentés grâce à la guerre, bien que ce ne soit pas un fort facteur décisif comme certains l'ont prétendu.

Baker Hashem, un ressortissant iraquien et un participant au débat, croit fermement que "le principal conflit concernait la déviation, voulue par Assad, du projet de gaz israélien qui était censé traverser le territoire syrien". Il a en outre expliqué que l'Iran, la Syrie et l'Iraq voulait créer un gazoduc en Iran pour exporter du gaz vers l'Europe. Cette tentative, a-t-il dit, aurait contourné le territoire turc et ruiné les projets de l'Arabie Saoudite et du Qatar de se servir du sol syrien comme connexion vers le sud de l'Europe. Ce projet aurait bloqué les livraisons de pétrole / gaz russes à l'Europe et déjoué les plans d'un pipeline irako-iranien. Selon lui, le conflit en Syrie n'est en aucun cas le conflit d'un peuple contre son gouvernement mais plutôt une guerre économique.

Discutant des bénéficiaires économiques de la guerre, Wessels affirme que ce sont les rebelles de l'Etat islamique qui en profitent le plus puisqu'ils contrôlent les régions pétrolières et l'Euphrate, la source d'eau de la Syrie. Le régime a aussi tiré profit de son contrôle sur les régions économiquement riches de Syrie, à savoir Alep et Damas. Møller pense que les vendeurs de pétrole sur le marché noir ont également bénéficié de la guerre en vendant du pétrole au régime et aux rebelles.

Réfléchissant aux conséquences économiques, Wessels a expliqué qu'Alep était la ville la plus touchée car, alors que Alep-Ouest était le coeur économique de la Syrie, Alep-Est, la plus importante ville classée au patrimoine mondial de l'UNECO, était une attraction touristique majeure avant la guerre. Elle a évalué que près de la moitié de la population a été déplacée à l'intérieur et hors du pays, créant un changement démographique majeur et de probables impacts économiques à l'avenir.

Selon le rapport de l'IDMC, 6,6 millions de personnes ont été déplacées à l'intérieur de leur propre pays, 4 millions sont dispersées entre les pays voisins et moins de 6% de la population déplacée a fuit en Europe. De surcroît, "les taux de change sont montés en flèche dans les régions tenues par le régime et dans les régions contrôlées par les rebelles. Les déplacements des Syriens sur le territoire ont exercé une pression sur les secteurs textile et agricole, réduisant l'approvisionnement en nourriture" d'après Wessels. 

Møller a soutenu que l'exode massif de réfugiés a fait augmenter les prix du passage de clandestins dans la zone méditerranéenne, selon le principe économique de l'offre et de la demande. Cela, a-t-il dit, a conduit à une augmentation de la malhonnêteté des passeurs et du risque de perte de vies humaines.

Autre implication économique : le choix des pays européens vers lesquels les réfugiés fuient. "Les réfugiés partent aussi loin que leur argent le permet donc, ce qui se passe en Europe, c'est que les Pays-Bas, plus pauvres que le Danemark, reçoivent la population syrienne la plus aisée et ont plus de réfugiés que le reste de l'Europe. Le Danemark, contrairement à ses promesses, est en train de réduire son budget plutôt que de dépenser pour l'intégration des réfugiés" a affirmé Møller.

La guerre à son crépuscule, se pose la question du coût de reconstruction de la Syrie. Lars Andersen, chercheur principal à l'Institut Danois d'Etudes Internationales et Coordinateur de l'organisation internationale Middle East Project, explique que la Banque Mondiale et les Nations Unies ont financé une étude sur comment reconstruire la Syrie après le conflit. Les chiffres de la Banque Mondiale, à mi-2016, révèlent que la reconstruction de la Syrie coûterait 180 milliards de dollars.

Il y a aussi eu des mouvements, de la part de Syriens éduqués de la diaspora établis dans leurs pays d'accueil (particulièrement en Suède), de préparation à l'après-conflit syrien, selon Wessels. Si al-Assad gagne la guerre, il sera difficile d'accéder aux fonds syriens pour reconstruire le pays, analyse-t-elle. Mais dans le cas d'une justice transitionnelle, il y a une possibilité de débloquer les milliards mis de côté par al-Assad pour la reconstruction.

Toutefois, Nagieb Khaja, correspondant de guerre et réalisateur de documentaires pour Al-Jazeera affirme qu'il est trop tôt pour parler de reconstruction alors qu'il n'y a pas de garantie que la Syrie sera unie à nouveau. La Syrie d'après-conflit pourrait être comme en "Afghanistan où les insurrections et l'instabilité ont continué après la guerre, rendant le pays peu attrayant pour les investisseurs et décourageant les Syriens de la diaspora d'investir et de reconstruire" d'après Nagieb.

Alors que les scénarios économiques ci-dessus ajoutent à la complexité de la compréhension de la crise syrienne, les questions suivantes subsistent. Qui paiera pour la réhabilitation et la reconstruction de la Syrie ? L'économie de la Syrie post-conflit retrouvera-t-elle la stabilité d'avant le soulèvement syrien et la guerre civile ?

Le destin économique de la Syrie est réellement en jeu.