Réflexe isolationniste à l’Ouest

Article publié le 14 avril 2003
Publié par la communauté
Article publié le 14 avril 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Faute d’une communication efficace sur la question de l’élargissement, le syndrome irlandais menace l’opinion publique occidentale. Un référendum sur l’élargissement révélerait bien des surprises...

En 1984 l’écrivain tchèque Milan Kundera parlait, depuis son exil parisien, d’un « cri » émanant de l’Europe centrale. L’expansionnisme soviétique et le totalitarisme des régimes communistes l’avaient séparée artificiellement de l’histoire et de la civilisation européennes dont elle était partie intégrante. Ils l’avaient selon ses propres mots « kidnappée ».

Lorsque ces régimes implosèrent, la direction évidente à prendre pour les peuples de ces pays fut celle du rattachement à l’« Europe » et aux institutions internationales qui lui avaient apporté prospérité et sécurité. Bien sûr il y avait aussi des côtés négatifs : devoir céder l’indépendance politique à peine conquise à un nouveau centre de pouvoir lointain, Bruxelles cette fois, ou devoir subir une sorte de « commissairisation » de la part des institutions de la CE/UE, toujours prêtes à taper sur les doigts des élèves indisciplinés. Cependant le prix en valait la chandelle et la majorité, aussi bien au niveau des gouvernements que des opinions publiques, semblait convaincue du choix.

L’effet forteresse

Mais les citoyens déjà « européens » à part entière, attendaient-ils à bras ouverts leurs « frères volés » ? Les signaux sont discordants. Pour les comprendre, faisons référence à une tripartition proposée par l’économiste Baldwin au début des années 1990 destinée à expliquer les attitudes des gouvernements face à la perspective de l’élargissement. Au premier chef il y avait, selon lui, les raisons de high politics liées à l'achèvement logique et historique du dessein communautaire, ainsi que l’objectif de la stabilisation de la région centre-orientale du continent à travers la diffusion de la démocratie et des libertés économiques. À ces arguments favorables s’opposaient des arguments de low politics et d' economics. Il s’agissait en pratique de l'opposition de groupes d'intérêts bien structurés et écoutés aussi bien à Bruxelles que dans les capitales nationales. Les agriculteurs par exemple voyaient dans l'adhésion des pays plus pauvres, une menace aux revenus considérables qu'ils obtenaient de Bruxelles ; les syndicats de leur côté craignaient l'arrivée d'une main d’œuvre bon marché.

Un sondage détaillé réalisé par l'eurobaromètre (1) révèle une certaine extranéité au processus de l'élargissement de la part des citoyens des 15 Etats membres, comme si cela ne les regardait pas en réalité. Bien sûr les motivations que nous avons évoquées sous le nom de high politics sont amplement partagées. Toutefois, nonobstant l’opinion majoritaire des citoyens actuels de l'UE pour lesquels l’entrée des pays candidats n’affectera pas leur qualité de vie, on remarque tout de même un certain « effet forteresse ». Dans seulement quatre pays, plus de 10 % des personnes interrogées déclarent que l’élargissement apportera de nouvelles opportunités, qu’elles soient de travail, de voyage ou de puissance (l’Europe sera plus écoutée sur la scène internationale).

L’enseignement irlandais

Ceux qui jettent un regard négatif sur le processus semblent au contraire clairement sensibles aux motivations que nous avons qualifiées de economics. Au sommet de leurs peurs, l’on trouve la perte d’opportunités de travail et la hausse généralisée du chômage. En général, 40% seulement pensent que les bénéfices seront supérieurs aux sacrifices. Et, last but not least, seuls 43 % pensent que l’élargissement amènera l’UE à être plus écoutée dans le monde.

L’immense majorité de ces citoyens déclare être informée de ce processus par la télévision. Et qu’y ont-ils vus au cours des derniers mois ou de l’année écoulée ? En Italie, ils ont vu le Ministre des finances expliquer que l’élargissement soustraira des fonds alloués aux régions du Sud. En Espagne et en Autriche, ils ont vu la classe politique dans sa quasi totalité conduire une bataille pour la limitation du séjour des nouveaux arrivants. En France, ils ont entendu un ex-président de la République mettre en garde contre le danger que représente l’adhésion de la Turquie (considérée par 39% des personnes interrogées comme faisant partie des prochains pays à entrer dans l’Union) et le président actuel s’élever contre la Pologne et son ingratitude. En échange des fonds que les agriculteurs français sont prêts à lui céder, Varsovie achète des avions américains au lieu des Mirages made in France ! Et ce n’est pas tout : d’affaiblir également la position commune que l’Europe (ou plutôt le duo franco-allemand) avait trouvé sur l’Irak, pour soutenir, avec les autres pays candidats, la position anglo-américaine !

Il ne serait pas étonnant que les nouvelles données montrent une baisse du soutien à l’élargissement. Après tout, c’est aux élites et aux gouvernants d’expliquer leurs propres choix politiques aux citoyens. Si ceux-ci ne le font pas, il n’est pas sûr que la signature qu’ils apposeront quoi qu’il en soit à Athènes le 16 avril prochain sera forcément suivie par un accueil chaleureux des opinions publiques. C’est l’enseignement irlandais.