Référendum en Italie : boxe avec les mots 

Article publié le 7 décembre 2016
Article publié le 7 décembre 2016

Et si la campagne référendaire qui vient de s'achever avait été la plus violente de l'histoire récente italienne ? Nous sommes bien loin du temps des duels à l'épée, mais peut-être faudrait-il revenir à certaines traditions pour relever la qualité des débats publics. Plongée dans la bassesse la plus totale.

Tout le monde sait que la politique n’est plus une querelle entre gentilshommes du XIXème siècle. C’est peut-être une bonne chose cela dit. En 1898, le député de gauche, Felice Cavallotti, est mort en duel poignardé par le sabre du comte Ferruccio Macola, alors directeur du journal conservateur la Gazzetta di Venezia. La pomme de discorde ? Cavallotti avait accusé le comte d’être un « menteur ». Si on appliquait aujourd’hui la règle du duel pour mettre un terme aux insultes et offenses dans les enceintes parlementaires, les routes de Rome seraient probablement recouvertes d’un rouge pourpre un peu glissant.

À une époque, peut-être un peu plus proche de la nôtre, une définition beaucoup plus réaliste a été donnée par le ministre socialiste Rino Formica, qui décrivait la politique comme du « sang et de la merde ». Il n’aurait probablement jamais imaginé à l'époque l’évolution qu’allait connaître le langage politique, spécifiquement tout récemment. Lors de la campagne pour le référendum constitutionnel italien - qui s'est achevée le 4 décembre dernier par le rejet de la nouvelle réforme de la Constitution et la chute du gouvernement de Matteo Renzi - la violence rhétorique n’a connu aucun précédent en terme de forme et de contenu. Même si, en vrai, les hostilités dans l’arène politique ne datent pas d’hier.

« Voter avec votre intestin, sans vous chier dessus »

À vrai dire, la qualité du débat politique est littéralement en chute libre depuis plusieurs années. Si on se concentre uniquement sur l’époque de la Deuxième République (le système politique en vigueur depuis les années 90 en Italie, ndlr), aux sommets du gras, on trouve les mots du sénateurUmberto Bossi, fondateur du parti d'extrême droite de la Ligue du Nord. En soulignant que son parti « l'avait dure » - référence à un attribut tout masculin - le politicien coquin a également éructé que « Rome était une voleuse » en assimilant l'ensemble du gouvernement à une bande de brigands. Cadre un peu moins national, le Parlement européen a également été le théâtre d'une certaine idée de la politesse italienne. En 2003, dans une allocution restée célèbre, l'ancien président du Conseil Sivlio Berlusconi a proposé un rôle de « kapò » (un maton nazi, ndlr) dans un film à l'ex-président du Parlement européen, l'Allemand Martin Schulz

Le moment de grâce de Silvio Berlusconi.

Plus récemment, ce sont davantage les représentants du Mouvement 5 Étoiles qui perpétuent la tradition linguistique, en employant volontiers les fameux « vaffa » (va te faire… ndlr) et le langage obscène. Durant la campagne référendaire, ce sont bel et bien eux qui ont construit le meilleur répertoire de la vulgarité. D’après le fondateur du mouvement, Beppe Grillo, les représentants du « Oui » (donc favorables à une réforme de la Constitution, ndlr) seraient les « serial killer de la vie de nos enfants »,  et d’après le vice-président de la Chambre des députés Luigi Di Maio, Matteo Renzi serait une « truie blessée ». Comprenne qui voudra.

Et ce n’est pas fini, Beppe Grillo a sa vision bien à lui concernant le comportement du président du Conseil : « Pour la réforme, Renzi s’est entièrement livré et il a mis son visage et son cul dedans : il risque maintenant de perdre les deux ». L’ancien humoriste a par ailleurs aussi des conseils à prodiguer aux électeurs : « Le deuxième cerveau est dans le ventre, vous devez donc voter avec l’intestin, sans vous chier dessus ». Amis poètes, bonsoir.

Le Milan AC, 80 euros et du poisson frit

Sans forcément passer par la vanne graveleuse, la campagne référendaire a aussi été synonyme d’attaques et de tentatives de prêcher pour sa paroisse (et de glaner des votes) de façon pour le moins singulière, tragicomique voire par moments surréelle.  

Le camp du Oui dégaine en premier : « Pas besoin d’avoir de diplôme pour comprendre cette réforme ! », dixit Matteo Renzi à Oscar Giannino. Pas de quoi sursauter sauf que Giannino a, quelques années auparavant, été au cœur d’une polémique concernant justement son diplôme universitaire. Mais il ne s’agit pas toujours d’attaques entre politiciens. Parfois, le gouvernement parle du peuple avec un sens tout particulier de la tactique politique. « Nous devons essayer de convaincre les indécis, même ceux que nous ne connaissons pas. Dans la queue au supermarché ou dans le bus. Moi je dis toujours : soyez poliment importuns », explique Maria Elena Boschi la ministre pour les Réformes constitutionnelles et les Relations avec le Parlement. « Sans notre présence au gouvernement adieu aux 80 euros ! », menace-t-elle en référence au bonus que Renzi a accordé à la population. Les Italiens, un peuple de petits harceleurs mendiants en somme, qui peut être acheté avec « un peu de poisson frit », d’après le président de la région Campanie, Vincenzo De Luca.

Quintessence du suréalisme de la campagne, des gens ne savaient même ce qu'ils faisaient en certaines occasions. « Nous sommes venus parce que nous faisons partie d’une maison de retraite. Ce sont les bus qui nous ont amenés », déclareront quelques vieillards présents à un meeting pour le Oui tenu par le ministre de l’Intérieur Angelino Alfano. Certains députés choisissent quant à eux de sacrifier leur propre personne : « Si le Oui l’emporte je perdrais 3 kilos », tonnait Giuseppe Fioroni, ancien ministre de l’Instruction publique.

Du côté du Non les exemples ne manquent pas non plus. À commencer par Matteo Salvini (secrétaire fédéral de la Ligue du Nord, parti d'extrême droite, ndlr) qui a eu la brillante idée de se faire prendre en photo à Moscou sur la Place Rouge avec une banderole en faveur du Non et un maillot de foot du Milan AC, pour ensuite se faire arrêter illico presto par deux agents de police. Ceux qui choisissent de faire du prosélytisme pour le Non en Italie courent en revanche un autre risque : celui d’être pris pour un vendeur ambulant. C'est ce qui est arrivé à Stefano Fassina (un économiste membre du Parti démocrate, ndlr) à qui quelqu’un a répondu « Je n’achète rien ! » pendant sa campagne de porte-à-porte. Pendant ce temps-là, dans une nouvelle envolée lyrique, Beppe Grillo préconisait de baisser son pantalon et de frapper Renzi au visage avec le « sceptre du Non »...

Mais il y a aussi ceux, comme le président de la région Ligurie Giovanni Toti, qui choisissent d’opter pour l’émulation : « Nous sommes ici pour faire gagner le Non. Et nous gagnerons ». Ça vous rappelle quelqu’un ?

Last but not least, Renato Brunetta (ministre de la Fonction publique et l'Innovation, ndlr) a déclaré : « Renzi se réjouit du soutien d’Obama. Quelqu’un peut lui dire que le soutien du président des États-Unis porte malheur. Vous vous rappelez, le Brexit ? » Et  Trump aussi, tant qu'à faire...