Réalités parallèles en Hongrie

Article publié le 17 juillet 2017
Article publié le 17 juillet 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les médias Hongrois semblent vouloir créer une réalité parallèle. Comment la façon dont les médias reportent les informations change la perception du public, et pourquoi les agents et les informateurs des régimes communistes sont-ils encore en liberté ? 

En 2016, le mot de l’année restera le tristement célèbre “post-vérité”. Cependant, rien de nouveau sous le soleil des anciens pays communistes, où la défiance envers les gouvernements et les médias est fortement ancrée dans les mentalités. Concernant les médias, la méfiance est de plus en plus évidente puisque les critiques gagnent du terrain dans le monde académique et que les médias traditionnels appellent à plus de précautions. Deviner l’agenda caché derrière certaines nouvelles est souvent un exercice simple, quant au contraire le manque de reportages sur certaines problématiques spécifiques est un facteur important pour lequel nous devrions avoir la même considération. Tout comme nous devons utiliser tous nos sens pour avoir une perception complète du monde, il est aussi important d’obtenir nos informations de différentes sources, différentes publications. Même si ce n’est pas normalement un exercice difficile, dans la Hongrie d’aujourd’hui cela est devenu le symptôme d’un problème bien plus large.

Magyar Nemzet, un journal dont le propriétaire est en désaccord public avec le Premier Ministre Victor Orban, a publié un article le 29 Avril 2017. Cet article révélait que László Lehel, le président directeur de l’Emmaüs Hongrois, avait travaillé pour les services de protections de l’Etat (ÁVH) depuis 1983. L’article exposait les détails de la vie de l’agent sous couverture, qui devaient enquêter sur les activités des « contre-révolutionnaires » au sein de son organisation. De plus, il avait rejoint AVH pour des raisons « patriotiques » et avait auparavant espionné dans un autre service, sur les étudiants de l’université. La légère ironie de l’histoire est que cette organisation, dirigée par un ancien informateur communiste avait reçu des millions de florin Hongrois du gouvernement « national chrétien conservateur » de Fidesz. László Lehel, qui a depuis été démit de ses fonctions n’a pas répondu à ses allégations.

Cette histoire a été reprise dans de nombreux autres medias : IndexHVGNépszava, et même Blikk ( L’équivalent Hongrois de The Sun) qui ont écrit sur cet ex-informant. Ce qui est plus intéressant, c’est l’absence de cette affaire des publications du gouvernement : aucun des médias tenus par le gouvernement ni des médias nationaux de services publics n’ont reporté cette histoire. Seul un de ces médias a rapporté l’incident, dans lequel il résume toute l’investigation en un court paragraphe.

Une source, travaillant dans le monde du journalisme politique depuis des décennies, nous a décrit ce phénomène comme normal. «  Il y a toujours des sujets qui ne sont pas abordés si vous travaillez dans le journalisme politique. Ce n’est pas qu’on vous l’interdit directement, dans un style de censure, il y a juste des choses qui ne peuvent pas être écrites, c’est plus subtil. Vous savez juste qu’il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas investiguer. Et ne vous méprenez pas, c’est comme ça partout ! Pas seulement en Hongrie, mais partout dans le monde, le journalisme politique a ses préférences. Prenez les USA par exemple, Pourquoi pensez-vous que le New-York Times critiquait si vivement Trump ? Parce qu’il a été acheté par un milliardaire Mexicain en 2015, donc quand Trump disait toutes ces choses sur les Mexicains, qu’ils étaient des criminels, il y avait forcément une réaction défavorable ».

Ce manqué de polarisation médiatique sur certains sujets est, cependant, le signe d’une plus grave maladie. Dans le cas de la Hongrie, cela montre ce que cela donne quand ça va trop loin. Le manque de reportage sur une histoire si importante peut être expliqué par le fait que le « dossier de l’agent » soit un sujet très inconfortable pour le gouvernement. Cela se reflète dans la façon dont ils ont gérés le problème jusque maintenant, clairement en dehors de la ligne suivie par d’autres pays de l’ancien empire Soviétique, comme la Pologne ou la république Tchèque. Le gouvernement (depuis le changement de régime) a choisi de ne pas se pencher sur ces dossiers chaque fois que l’opposition a essayé de les rendre publics.

Le comité qui a été mis en place par le gouvernement pour enqueter sur ces dossiers est incroyablement défaitiste en annoncant qu’il est « impossible » de retrouver la liste complète des agents concernés. Malgré la prommesse du gouvernement d’ouvrir quelques uns des dossiers aux enqueteurs, cela ne se fera qu’après les éléctions de 2018. Ces signes montrent tous que c’est un sujet extremement inconrfortable pour les partis au pouvoir et qu’ils préfèrent ne pas aborder le sujet du tout. C’est la raison pour laquelle les médias, même très peu liés à eux, n’évoquent pas l’affaire de László Lehel, mais ils ne se rendent sans doute pas compte qu’ils pourraient causer une catastrophe par leur obéissance. 

Marche de la paix en Hongrie, 2011 – manifestation pro-gouvernement  | Wikicommons - Derzsi Elekes Andor

Si l’on fait l’hypothèse que le silence sur les sujets inconfortable est une pratique coutumière, ceux qui s’informent via ces media pro-gouvernementaux sont exposés à un phénomène qui est de nos jours, principalement associé à Facebook et aux medias sociaux : la chambre d’écho. Ce phénomène, aussi appelé biais confirmatif peut être rapidement résumé ainsi : chacun préfère rechercher et lire des informations, qui sont similaires à nos idées, à notre vision du monde et à nos préférences politiques. C’est un phénomène connu et bien documenté dans le monde des média sociaux mais en Hongrie, il se passe à une toute autre échelle et il est devenu un sport national. Et pourtant, c’est bien un problème international.

Nous avons interrogé Mr Balázs Weyer, le directeur de Forum Hungary, une ONG qui a pour but de protéger la déontologie journalistique, sur ce qu’il pensait du phénomène. «  C’est très difficile de ne pas s’informer par un seul type de médias » nous dit-il « La polarisation existe au niveau international mais la Hongrie est parmi les pays les plus touchés » ajoute-t-il. « Mais si on observe les élections aux USA, le Brexit ou plus récemment les élections britanniques, on peut voir que c’est un phénomène présent partout ».

C’est aussi important de noter que les réseaux sociaux ont eux-mêmes une forte influence sur la presse écrite. « Les gens consomment les medias moins directement, par exemple, sur Facebook, les articles n’apparaissent plus dans le contexte originel dans lequel ils sont ont été écrits. Ce contexte cesse d’exister sur Facebook. » Nous dit Mr Meyer. « Si sur le même article partagé par deux de vos amis, le premier commente d’un cœur et le second de « Allez tous vous faire foutre », et bien, cela créer un fort contexte. » Les médias sociaux entrainent aussi des changements pour les éditeurs et pour le public. « En ce qui concerne la compétition entre la rapidité et la précision, le gagnant est clairement la rapidité de nos jours. » il ajoute « Et le plus important, c’est que ni la presse ni le public ne s’est encore adapté à ces changements ».

Le problème alors, concerne la presse elle-même mais aussi en partie le public auquel elle s’adresse. Chaque société doit traiter cette question, puisque vivre dans ces réalités parallèle détruit la racine et la base du débat puisqu’il n’y a plus d’espace commun ni dans les faits ni dans les événements.  Ce n’est donc pas une surprise si en sortant de cette chambre d’écho, les deux parties en question se déchirent. Comme Mr Weyer nous l’a dit lors de son interview : «  Si les médias cessent d’être une source d’information fiable, nous allons perdre l’un des plus importants piliers de la démocratie ».