Raphael Gualazzi: philologue du jazz ou bête de scène ?

Article publié le 30 novembre 2011
Article publié le 30 novembre 2011
Raphael Gualazzi est fasciné par le jazz, à la manière d’un geek découvrant une nouveauté technologique. Ce jeune et timide chanteur italien que l'hebdomadaire allemandDie Zeit a qualifié de « parfaite synthèse de Paolo Conte et de Jamie Cullum », sait néanmoins se transformer en histrion déluré et endiablé quand il monte sur scène.
Il est actuellement en tournée à travers l’Europe pour son dernier spectacle, « Réalité et lmaginaire ». cafebabel.com l’a rencontré à Paris, peu avant sa soirée au New Morning.

Quand nous arrivons, environ une demi-heure avant le concert, il y a déjà la queue à l'extérieur. De nombreux Italiens bien sûr, mais pas seulement. Tous sont impatients de voir le jeune artiste originaire d'Urbino, dont la popularité est montée en flèche grâce à sa victoire à la Sanremo Giovani et à son excellente deuxième place au concours de l’Eurovision. Pourtant, celui que nous rencontrons dans un bar non loin du New Morning, fumant en toute discrétion sa cigarette d’après repas, ne ressemble guère à une star. Au contraire. Nous l’invitons à s'asseoir avec nous et à prendre un verre. Il refuse catégoriquement: « Je ne bois jamais avant un spectacle », dit-il avec une voix velouté et le regard timide, mais sincère. Quand je lui parle de son succès à la grande kermesse européenne, il me répond franchement qu’il n’en connaissait « même pas l'existence, étant donné que l'Italie n’y participait pas depuis 14 ans » et qu’il n’avait jamais cru à l’enjeu de compétition de ce genre de spectacles. Pour lui, c’était simplement l’occasion de faire connaître le disque pour lequel il s’était tant impliqué.

Raphaël Gualazzi, aux yeux des observateurs plus raffinés, est plutôt apparu comme un poisson hors de l'eau, trop élégant pour ce festival de musique trash. Je lui demande ce qu'il en pense, mais il préfère ne pas commenter sur ce point. Ajoutant seulement que sa vraie chance fut de pouvoir faire des sessions d’Impro dans les coulisses avec les artistes étrangers : « voir les Hollandais de3JSchanter du Dino Crocetti (Dean Martin de son nom d’artiste, ndlr) a été un moment extraordinaire. »

Le jazz : l'Italie a ça dans le sang

Bref, la musique avant toutes choses. Je comprends du coup son air sérieux et passionné, et son amour viscéral pour le jazz. Étant profondément convaincu qu'en Italie ce genre de musique est moins populaire qu’ailleurs, je me risque à lui demander pourquoi. Notre « professeur » prend alors un ton magistral pour nous expliquer que notre pays est beaucoup plus liée au jazz qu’on ne pourrait le croire : « Peu de gens savent que l'un des premiers enregistrements de l'histoire du jazz, au début du siècle dernier, a été réalisé par des Italiens émigrés aux USA, précisément par l'orchestre de Nick La Rocca, et que selon Jelly Roll Morton (l'un des inventeurs du piano jazz, ndlr), le jazz s’inspirait du quadrille sicilien. » Je me dis que Raphael, effectivement, ne l’a pas oublié. Pour lui, la tradition est importante, de même que le sont ces « philologues » de la musique qui s’engagent, tels des « moines médiévaux » , à la préserver et à la transmettre, sans pour autant renoncer à innover. C’est à cette catégorie-là que Raphael rattache les artisans du renouveau du jazz en Italie: de Stefano Di Battista à Sergio Cammariere en passant par Paolo Conte ou Stefano Bollani. Ce dernier ayant justement réussi à ramener le jazz à la télévision, il y a peu de temps, avec sa nouvelle émission « Sostiene Bollani ».

Raphael, lui, ne s’inclut pas dans ce groupe: « Je ne prétends pas être philologue », dit-il, mais plutôt un artisan de la musique, un art dont il s’est emparé dès son plus jeune âge, quand il s’amusait à reproduire les sons qu'il entendait. Pourtant, son lien avec la tradition du jazz du début du XIXème siècle et son désir de la ramener sous les sunlights d’aujourd'hui, est indéniable. Non seulement par rapport au look rétro qu’il arbore souvent sur scène, mais également en raison de l'émotion qui le trahit quand il évoque ces années « hystériques », ou lorsqu’il raconte combien il s’est amusé, en live, à composer au piano l'habillage des films de Charles Bowers.

Histrion

« Travailler dur, parce que la musique est un cheminement qui n’en finit jamais. La chance ne vient pas facilement, car elle se gagne à force de sacrifices »

En fait, bien plus qu’une table d’interview, son royaume est celui de la scène. Quand il s’assoit devant son piano, entouré de ses musiciens, il est comme possédé par le démon de la musique : il surprend et entraîne le public comme s'il était un funambule déchainé sur son clavier, tapant frénétiquement du pied à certains moments, et chantant avec son style très personnel aussi bien en anglais qu’en italien - car comme il nous le rappelle, « la bonne musique se joue dans toutes les langues ». « Depuis que j'ai 14 ans, je savais que je deviendrais musicien et rien d'autre » et il suffit d’aller le voir en spectacle pour en avoir la pleine confirmation. Malgré la crise, il me confesse que croire en ce que l’on fait, finit toujours par payer, même s’il arrive « de ne pas pouvoir joindre les deux bouts, comme je l’ai moi-même vécu ». La clé du succès, c’est de « travailler dur, parce que la musique est un cheminement qui n’en finit jamais. La chance ne vient pas facilement, car elle se gagne à force de sacrifices », affirme-t-il avec conviction. Et nous, nous le croyons.

Photo : courtoisie de Raphael Gualazzi; Vidéo: Youtube