Rap français et politique : le bitume avec une urne

Article publié le 17 décembre 2012
Article publié le 17 décembre 2012
Photos : Une © capture d'écran du site officiel d'Abd al Malik L’image des banlieues françaises se résume toujours aux émeutes de 2005. C’est pour cela que l’organisation ACLEFEU tente aujourd’hui de combattre la stigmatisation politique des jeunes de banlieues à travers une campagne nationale qui peut compter sur l’appui de célèbres rappeurs français.
« Le vote est une arme » est le slogan qu’ils ont choisi de soutenir. Reportage par Christiane Lötsch.

Lire aussi sur cafebabel.com : Banlieues françaises : paroles d’un Italien du « 93 »

Mohamed Mechmache, initiateur de la campagne, s’exprime avec la même rapidité qu’une arme à feu. On peut bien s’imaginer les arguments qu’il a avancés pour convaincre les artistes de le soutenir. « Les élections présidentielles de 2012 ont été déterminantes pour le futur de notre société. Elles ne devaient pas se faire sans les voix des banlieues. Les jeunes de Clichy-sous-Bois se sentent oubliés des politiques et de toute forme de représentation publique. » La question « A quoi ça me servirait d’aller voter de toute façon ? » est devenue récurrente chez les jeunes. Ils accordent néanmoins leur confiance à des artistes, rappeurs, acteurs ou musiciens dont les textes reflètent leurs inquiétudes. Le comédien Jamel Debbouze, le rappeur La Fouine, le slammer Grand Corps Malade, Kamelancien, Wahid, François Durpaire, la rappeuse Black Barbie, Jean-Claude Tchicaya ou encore Kamel Le Magicien participent tous au videoclip d’ACLEFEU pour attirer l’attention sur ce problème.

Samba, 24 ans et étudiant en journalisme, récolte sur sa page perso hébergée par streetpress.com toute sorte d’informations sur le rap français. On le reconnait à son grand casque audio blanc et sa sacoche en forme d’enceintes. Il aime le rap français pour sa diversité. Les thèmes, avec ou sans engagements politiques, le langage, direct ou plus poétique, le beat, africain, classique ou même plus rock. « On trouve une telle richesse dans cette musique ! », s’exclame ce petit personnage introverti au milieu des jardins du Luxembourg.

Samba, profil sur streetpress.com. Samba, profil sur streetpress.com.Cette multiplicité n’aurait toutefois pas encore intégré la sphère publique en France. Dès le début de notre entretien, j’admets ne connaître comme rappeurs que MC Solaar et IAM. Samba s’esclaffe : « Tu n’es pas la seule, la majeure partie des Français connaissent ces deux-là, avec peut-être aussi NTM. Ils étaient partout dans les médias pendant les années 90 et ont ouvert la voie au rap venant des États-Unis. »

Les beaux quartiers parisiens : pas une trace d‘Oxmo Puccino, de Mafia K’1Fry ou de Médine

Si les posters d’MC Solaar et IAM tapissaient la chambre des adolescents de la classe moyenne française à une époque, le rap et les Français ont depuis emprunté des chemins opposés. Et l’on pourrait bien tracer des parallèles avec l’avancée de la ségrégation dans la société française, me confie Samba. Ici les banlieues délaissées, là-bas les quartiers de luxe de Paris. Des quartiers dont les habitants ne savent que faire des noms comme Oxmo Puccino, Mafia K’1 Fry ou Médine. Au lieu de ça, on s’accroche à l’image des criminels, des dealers de drogue ou des rappeurs gangsters et l’on voudrait « nettoyer les cités au karcher » selon la formule consacrée de Nicolas Sarkozy.

Lorsqu’un rappeur comme Abd al Malik apparait dans les médias et se voit même attribuer la distinction de « Chevalier des Arts et des Lettres » par le ministère de la Culture en 2008 (qui est par ailleurs perçu comme un « excellent représentant de la culture hip-hop, qui produit un rap conscient et fraternel » selon Christine Albanel), le rap bénéficie là d’une reconnaissance certaine. Car l’intégration est le mot magique. Du rappeur gangster à l’acteur intégré qui appelle à l’unité de la nation française, l’opinion publique légitime un artiste parce qu’il assimile ces valeurs républicaines. Maintenant, il n’y a plus grand monde quand il faut écouter les plaintes relatives aux promesses non tenues.

Polivertissement

Samba reste aussi très critique. En effet, le soi-disant engagement politique des rappeurs peut aussi être un simple coup de marketing pour attirer l’attention sur un nouveau disque. A trop mélanger la politique et la musique, on risque de ne plus voir les artistes comme représentants de leur cité et jeter de ce fait le discrédit sur leur liberté de création.

Almamy Kanouté fait lui-aussi une apparition dans le clip d’ACLEFEU. Lorsque je le rencontre à la gare d’Anthony dans la banlieue sud, il est occupé à saluer chaque jeune en l’appelant par son nom et en prenant des nouvelles de sa famille. Almamy est un travailleur social et fait confiance au rap pour faire appel à la conscience politique de ces jeunes. Comme à travers « un haut-parleur qui s’adresse à beaucoup de gens à la fois, les artistes arrivent à exprimer des comportements complexes de façon plus simple et plus claire. »

Almamy Kanouté Almamy Kanouté | Candidat pour les élections législatives françaises de 2012.

Le rap et l’engagement civique

Almamy Kanouté réfléchit, hoche la tête et confirme : l’éducation politique ne devrait d’aucune façon être facultative pour les jeunes. A partir du moment où ils ont un lien quelconque avec leur environnement politique, le danger qu’ils soient attirés par des partis extrémistes est écarté. Lui-même a malgré tout voté blanc aux dernières élections présidentielles, faute d’avoir trouvé un bon candidat. « C’est idiot de convaincre les jeunes de s’informer sur tous les candidats pour qu’ils s’aperçoivent ensuite qu’aucun ne les représente vraiment. »

D’un autre côté c’est aussi cela qui fait que certains rappeurs comme Zoxea s’engagent politiquement : « Ça fait 30 ans que nous n’avons pas d’hommes politiques compétents au pouvoir. C’est pour ça qu’à travers ma musique je me rapproche à chaque élection du candidat qui nous représente le mieux », m’écrit-il dans un mail. « Un rappeur peut transmettre ses messages beaucoup plus facilement à la jeunesse avec sa musique, d’ailleurs la musique rend toujours les choses plus simples et plus belles non ? »

En partenariat avec l’Office franco-allemande de la jeunesse (Ofaj), cet article fait partie d’Orient Express Tripled, une série d’article par cafebabel.com écrit par des journalistes résidents dans les Balkans, en Turquie, en France et en Allemagne. Plus d’informations sur le blog ici.

Photos : Une © capture d’écran du site officiel d’Abd al Malik Texte : Samba ©courtoisie de la page perso de Samba sur  Streetpress-, Almamy Kanoute ©almamykanoute.blogspot.fr; Vidéo : ACLEFEU (cc)ACLEFEU/YouTube ; Abd al Malik (cc)davplesse/YouTube