Raconter la vie : portrait d'une France invisible

Article publié le 14 février 2014
Article publié le 14 février 2014

Les admistrations, sociologues et autres journalistes ont beau ratisser les couches de la société pour tenter de la classifier, de l'analyser, faire son portrait, il y a toujours des gens qui restent à l'écart des radars. Pour recueillir des histoires inédites de Français, un réseau de chercheurs lance un concept offrant un espace d'expression  au leitmotiv simple : raconter la vie.

In­au­dible, in­vi­sible, in­com­pris. Voici des mots que cer­tains ci­toyens uti­lisent dans leurs slo­gans de ma­nifs ou leurs com­men­taires sur les fo­rums in­ter­net. Des sen­ti­ments que l'his­to­rien de la dé­mo­cra­tie Pierre Ro­san­val­lon étu­die de­puis plu­sieurs an­nées. « Les Fran­çais se sentent ex­clus du monde des gou­ver­nants, des ins­ti­tu­tions et des mé­dias. Ils ont l'im­pres­sion que ce qu'ils vivent ne compte pas », ex­plique-t-il à Li­bé­ra­tion.

L'idée lui est venue avec d'autres in­tel­lec­tuels, édi­teurs et jour­na­listes : celle de créer une pla­te­forme par­ti­ci­pa­tive qui contri­bue­rait à for­mer un récit col­lec­tif, dans le­quel nos contem­po­rains se­raient les héros d'un quo­ti­dien in­ex­ploré. Concrè­te­ment, le pro­jet Ra­con­ter la vie est une col­lec­tion de livres et un site par­ti­ci­pa­tif. Sur ce der­nier, l'es­pace maxi­mum de 50 000 signes est of­fert au ci­toyen-au­teur pour par­ta­ger un « récit de vie ». Issue d'une ex­pé­rience pro­fes­sion­nelle ou per­son­nelle, la prose peut être une anec­dote, une ré­flexion sur un choix de vie, ou un té­moi­gnage. Opi­nions po­li­tiques et pro­sé­ly­tismes di­vers sont pros­crits. Le plus in­té­res­sant, c'est que l'au­to­bio­gra­phie n'est pas né­ces­sai­re­ment la règle. C'est le vécu qui compte, le sien ou celui de l'autre.

« Notre but est d'ar­ri­ver à mettre en évi­dence des réa­li­tés so­ciales mal connues abordées généralement de manière abstraite, à re­pé­rer des si­tua­tions so­ciales et à mieux com­prendre la so­ciété ac­tuelle », ex­plique Pau­line Per­etz, di­rec­trice édi­to­riale et co­or­di­na­trice du pro­jet.

chan­ge­ment ra­di­cal et double vie

On trouve tout d'abord des ré­cits at­ten­dus d'em­ployé de fast-food, d'as­si­tante so­ciale, de conduc­teur de métro, ainsi que ceux de per­sonnes qui font face à la ma­la­die, au deuil ou à la vio­lence du re­gard des autres. Mais on y lit aussi des his­toires de double vie ou de chan­ge­ment ra­di­cal de tra­jec­toire. Deux mois après le lan­ce­ment, plu­tôt bien mé­dia­tisé (Li­bé­ra­tion, France Inter, Arte...) le site compte déjà 1 400 membres. « Nous avons été sur­pris par la qua­lité lit­té­raire des textes sou­mis, c'est à dire 150 en­vi­ron qui sont vé­ri­fiés par les édi­teurs du site, mais ra­re­ment re­tou­chés », ra­conte Pau­line Per­etz.

Cha­cun des 60 textes ac­tuel­le­ment en ligne se lit comme un petit li­vret, qui s'adapte fa­ci­le­ment aussi à une lec­ture sur ta­blette. Une par­tie des ré­cits est pu­bliée en for­mat pa­pier et forme une col­lec­tion co­lo­rée, dis­po­nible en li­brai­rie. Quelques noms d'écri­vains vont bien­tôt ap­por­ter leur pres­tige à cette com­mu­nauté d'au­teurs et de lec­teurs : Annie Er­naux, Fran­çois Bé­gau­deau, May­lis de Ké­ran­gal...

À mi-che­min entre les sciences so­ciales, la lit­té­ra­ture, et le jour­na­lisme, le pro­jet Ra­con­ter la vie veut s'ins­crire dans la durée et am­bi­tionne, sur au moins trois ans, de dres­ser un pa­no­rama d'une France qui existe mais qu'on ne voit et n'en­tend pas.

Tous pro­pos re­ceuillis, sauf men­tions, par Ma­thilde Bour­nique.