Quid de la machine linguistique des institutions européennes ?

Article publié le 19 août 2014
Article publié le 19 août 2014

Aujourd'hui avec Google traduction et l'amélioration des méthodes de traduction automatique il pourrait sembler que la traduction soit facilement accessible et qu'il puisse devenir inutile de recourir à des services  professionnels. 

Au sein de l’Union européenne, la traduction reste cependant cruciale pour le bon fonctionnement des institutions et il est d’usage d'ailleurs de distinguer clairement les services de traduction et d'interprétation, assurés par directions générales distinctes. Cette distinction existe depuis la création des institutions, mais les services linguistiques n'ont pas toujours été ce qu'ils sont et une très longue évolution fut nécessaire pour atteindre le stade actuel de développement de cette machine linguistique complexe qui garantit le maintien de la diversité linguistique.

Aux premiers temps de la Communauté Européenne, afin de garantir le droit de chaque citoyen à comprendre les dispositions adoptées par la Communauté et à reconnaître ses différences linguistiques, les États membres avaient opté pour quatre langues officielles au sein de la Communauté: le néerlandais, le français, l’allemand et l’italien. Après la signature, en 1951, du Traité de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), les experts se sont réunis pour examiner les pratiques des organisations internationales afin de déterminer les règles à appliquer dans la Communauté et ont conclu qu'il était essentiel de trouver de nouvelles solutions adaptées spécifiquement aux institutions communautaires. Il était dès lors logique, au vu de la différence évidente entre l'interprétation et la traduction, que la Haute Autorité décide de créer deux types de départements, chargés  respectivement  de l'interprétation et de la traduction et gérés par la Direction du Personnel et de l’Administration.

Lors de l’entrée en vigueur des Traités de Rome en 1958, la nécessité de réglementer l'utilisation des langues au sein des Communautés conduit à l’élaboration de règles organisant le régime linguistique de la CEE et de l'Euratom jetant ainsi les bases du premier règlement, le règlement n°1, portant sur la fixation du régime linguistique des Communautés. Conformément à l'article 6 de ce règlement, les institutions organisent le régime linguistique en fonction de leurs propres besoins. Elles créent les structures administratives nécessaires pour soutenir le multilinguisme. La façon dont le présent article s'applique peut varier en fonction de l'activité et des objectifs de l'institution. À l' époque, une division d'interprétation a été mise en place avec 15 interprètes permanents et des services de traduction des trois Communautés, avec respectivement une cinquantaine de traducteurs, fusionnés plus tard, après la centralisation du travail des institutions des Communautés.

L'importance de la traduction et de l'interprétation a augmenté au fil des ans, ce qui a conduit la Commission à reconsidérer le statut du service. L'histoire du service de traduction prend un tournant décisif sous la présidence de Jacques Delors, qui sépare le Service de la Direction générale du personnel et de l'administration et l'élève au rang de Service indépendant dirigé par un directeur général en 1989, avec le titre officiel de «Service de traduction» (SDT) comptant quelque 955 traducteurs. Après quelques modifications, la division de l'interprétation devient la Direction de l’interprétation en juin 1973. Par la suite, en 1981, cette Direction de l'interprétation devient le Service Commun Interprétation-conférences (SCIC).

Actuellement la Commission et les autres institutions, traduisent et interprètent en 24 langues officielles pour un total de 28 États membres. Ces langues sont officielles et de travail, et ad hoc il est possible de  fournir la traduction ou l’interprétation dans d'autres langues. De nos jours, la Direction Générale de la traduction de la Commission européenne (DG Traduction) est un des plus grands services de traduction au monde. La simple analyse des caractéristiques de ce département et leur travail suffit pour donner une idée de l'effort spectaculaire déployé par la Commission dans le champ de la traduction et donc du maintien du multilinguisme au sein de l'Union européenne.

Un membre du personnel de la Commission sur huit travaille pour les services linguistiques et, logiquement, cela a un un coût certain. Le coût estimé de tous les services linguistiques dans toutes les institutions de l'UE s'élève à moins de 1% du budget annuel total de l'UE, autrement dit l’interprétation et la traduction coûtent 2€ par an et par citoyen européen (selon le site Web de la Commission pour 2013). Le volume de traduction est en constante augmentation en raison de l'expansion de la portée des activités de la Commission et en raison de l'augmentation du nombre de langues officielles de l'UE après l’adhésion des nouveaux membres en 2004 et 2007. Par exemple, en 1997,  environ 1 million de pages ont été traduites en comparaison de presque 2 millions de pages en 2010 après l’élargissement et le passage de 11 à 23 langues.

Cependant, en raison de leur caractère sur-dimensionné, la lourdeur du fonctionnement institutionnel et le financement qu'il absorbe, au fil des années, des voix se sont élevées contre cette machine linguistique et des propositions ont été soumises pour sa réduction. C’est le cas avec l’élargissement de 2004, quand on a discuté de la possibilité de ne pas donner aux nouveaux pays les mêmes droits linguistiques que précédemment. C'était peut-être penser que la limitation de la langue permettrait de simplifier le travail, mais c’était sans prendre en compte  les « victimes » de cette nouvelle règle : les représentants des États membres devant travailler dans une langue étrangère. Officiellement on ne peut pas changer le régime linguistique de l'UE sans modifier le Règlement n°1, et il n'est guère un gouvernement qui accepterait volontiers un tel changement, bien que l'utilisation de l'anglais et du français comme langues de travail soit facile et pratique.

La privation des nouveaux États membres du droit à l'égalité des langues et du droit de négocier dans leur propre langue est en opposition avec les dizaines de résolutions concernant  la promotion de la diversité linguistique.  Les nouveaux États membres et les pays candidats sont égaux et  ne peuvent pas être forcés de restreindre leurs droits linguistiques. Au moment où le candidat devient un membre à part entière, et comme l'exige le Règlement n°1, sa langue devient une langue officielle et de travail de l'UE.

Même si toutes les langues sont officielles et se prévalent d’un même statut, le nombre de pages traduites dans une langue ou utilisées lors d'une réunion est révélateur de la hiérarchie interne et officieuse entre les  langues dans les institutions.  L'anglais, en tant que langue cible, est utilisé dans environ 12% de tous les documents en 2013 pour environ 130 traducteurs. En français sont traduits  environ 8% de tous les documents. Cette hiérarchie interne est un signe clair du fait que la mondialisation a fait de l'anglais  la «lingua franca» et  la principale langue de travail. Même les délégués européens dans les institutions, pour une raison ou une autre, préfèrent parfois travailler dans une langue étrangère, principalement l' anglais. En ce sens, les processus de mondialisation sont en conflit avec le principe du multilinguisme, car ils imposent de facto en tant que langue de travail principale, une langue en raison de sa position dominante sur la scène politique et économique. Il est difficile de fournir une solution à cette situation. Restent les bonnes intentions énoncées encore à l'aube de la Communauté européenne et qui consistaient à donner aux langues europeenes du moins en principe, l'égalité, pour les contacts entre les institutions et les citoyens, une législation accessible à tous.

On dit que connaitre plusieurs langues c’est un peu comme disposer de plusieurs clés pour ouvrir une même porte. Cette analogie transposée à l’Europe, déjà riche de 24 clés, nous permet de penser, malgré les voix s’élevant contre, que la famille linguistique continuera à se développer et multipliera le nombre de clés pour ouvrir les portes européennes. Grâce à l’ immense et complexe machine à traduire et interpréter, les institutions européennes sont capables de communiquer sereinement dans toutes les langues officielles, partout et à tout moment.