Qui réarmera le dragon chinois, s’y brûlera les doigts

Article publié le 15 février 2005
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Article publié le 15 février 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’UE va lever l’embargo sur les armes à destination de la Chine. La situation catastrophique des droits de l’Homme dans l’ « Empire du Milieu » n’est pas seule à plaider pour le maintien des sanctions.

Zhao Ziyang, Premier Ministre et Secrétaire général du Parti communiste chinois dans les années 1980, s’est illustré par sa politique économique réformatrice. Il n’a pas seulement posé les fondations de l’essor continuel de la Chine, mais s’est également singularisé par les changements politiques qui ont mené le pays à jouir d'un Etat de droit plus conséquent, de la démocratie et de la liberté de penser. Zhao Ziyang est décédé il y a quelques semaines. Là où ce « Grand du Parti » a été fêté au son des tamtams, règne désormais le silence.

En son temps, Zhao a commis « une grave erreur ». Voilà ce que rapporte, après sa mort, l’agence de presse nationale. Durant l’été 1989, au moment des manifestations estudiantines à Pékin, il s’était en effet déclaré disposé à entamer un débat avec les contestataires. Mais il a perdu la bataille menée à l’intérieur du parti au sujet des relations à entretenir avec ces étudiants. Le 4 juin 1989, les chars de l’armée chinoise ont envahi la place de la Paix Céleste et ont réprimé, sans clémence, la manifestation. Plus de mille personnes y ont trouvé la mort, sous un véritable orage de balles.

Un signal contre la violation des droits de l’Homme

A l’époque, l’Union européenne réagit promptement et sans concession, à l’inverse des Etats-Unis. Elle décrète un embargo sur les armes acheminées vers la Chine. Elle envoie ainsi un signal clair, mondial, sur son opposition aux gravissimes violations des droits de l’Homme.

Quinze années plus tard, cet embargo arrive à son terme. Depuis longtemps, la Chine presse les Européens de lever leur interdiction qui, d'après eux, serait un pur produit de la guerre froide et n’aurait plus sa place dans un monde moderne. C’est en tous cas ce que faisait valoir le Ministre chinois des Affaires étrangères, Li Zhaoxing, lors de sa rencontre avec la Présidente du Parlement irlandais en avril dernier. La France et l’Allemagne s’associent à l’argumentation chinoise depuis deux ans. Le chancelier Gerhard Schröder a rappelé à cet égard qu’il faudra, lorsqu’il en sera temps, tenir compte de la politique responsable de la Chine face à la question Nord-coréenne et de son soutien continu lors de la crise irakienne. Le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, se plaçant en janvier dans les rangs des supporteurs de la levée de l'embargo, estimait que d’ici juillet 2005 les sanctions devraient être levées.

Les raisons de cette demande sont évidentes. Tout d’abord, la Chine cherche à obtenir des Européens un partenariat réciproque en tant que puissance mondiale émergente. Ensuite, le réarment constitue un des aspects des ambitions de puissance de la Chine. Il est évident qu’un embargo sur les armes du deuxième plus gros partenaire commercial est embarrassant. Il rappelle les perpétuelles violations brutales des droits de l'Homme par la Chine. Cet embargo va à l’encontre des intérêts économiques des Européens dans le développement du marché mondial de l’armement, en particulier, et de l’industrie militaire française, qui voit dans l’ « Empire du Milieu » la chance de surmonter ses faiblesses durables en exportant ses productions sur le marché chinois. Le chancelier Schröder, qui aimerait doubler le nombre d'échanges commerciaux avec la Chine d’ici 2010, et qui s’y est rendu à cinq reprises, garde à l’esprit le développement futur de l’industrie militaire allemande, mais également un projet de partenariat politique singulier et inattendu. L’Allemagne a besoin de la Chine, et souhaite que son rêve de siéger de façon permanente au Conseil de Sécurité de l’ONU se réalise.

Jouer avec le feu

En 1989, en décrétant son embargo sur les armes à destination de la Chine, l’Europe montrait clairement qu’elle n’acceptait pas facilement ces grossières violations des droits de l’Homme. La levée des sanctions amènerait des critiques quant à l’amélioration de la situation des droits de l’Homme en Chine : arrestations quotidiennes des syndicalistes et des utilisateurs d’Internet, tortures quotidiennes dans les prisons, maintien de la peine de mort (Amnesty International estime que rien que ces deux dernières semaines, plus de 200 hommes ont été exécutés) et oppression des minorités tels que les Ouighours musulmans du Xinjang qui parlent une autre langue. Aujourd’hui même, quatorze leaders étudiants arrêtés lors des manifestations pacifistes de 1989 sont encore derrière les barreaux. Lorsque l'Union européenne voudra éprouver la crédibilité de la Chine, elle n’aura qu’à s’interroger sur les graves violations des droits humains qui y perdurent.

Et même en « mettant de côté les considérations morales » comme l’a écrit Joris Zylbermann, il y a un an à propos de la politique chinoise de l'Union européenne, il reste de bonnes raisons stratégiques de ne pas lever cet embargo.

La Chine s’efforce en effet d’atteindre une position d’Hêgêmon régional en Asie du Sud Est, de courir après des missiles atomiques longue portée, et de montrer, en tant que puissance polyvalente à la croissance rapide, qu’il était dans l’intérêt de sa poussée expansionniste d’obtenir cette décision, même par la force. Le déploiement de puissance chinoise ne doit pas, constituer quelque désavantage que ce soit, mais il devrait être envisagé avec attention. Il en découle que Pékin ne devrait recevoir aucune arme de l’UE. Car qui réarme la Chine, joue avec le feu et fera l’expérience de cette puissance sur l’échiquier mondial. Zhao Ziyang se retournerait sûrement dans sa tombe s’il apprenait que l’Europe livrera de nouveau des armes à la Chine. A quels saints seront-ils voués cette fois-ci?