Qu'est-il donc arrivé à la "mère de tous les aéroports"?

Article publié le 1 mai 2016
Article publié le 1 mai 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Protection de l'environnement, crise des réfugiés, engagement citoyen, gentrification...: le quartier berlinois de Tempelhof est représentatif des conflits sociaux  qui agitent l'Europe de l'Ouest. 

Tempelhof est un ancien aéroport que les habitants de Berlin utilisent à présent comme un grand espace de loisirs. Il est perçu comme le dernier grand « refuge vert » de la ville, après que de nombreux bâtiments ont été construits dans les espaces verts qui donnaient à Berlin son image de ville verte.

C'est pourquoi les Berlinois ont réuni l'an dernier un million de signatures  dans une pétition proposant une loi qui interdirait toute nouvelle construction sur ce site.

Pourtant, tempelhoferfreiheit.de nous informe qu'un an seulement après l'entérinement de la loi, la ville de Berlin propose une loi qui autoriserait la construction de logements sociaux pour refugiés. Le terminal de l'aéroport servant déjà d'abri à des refugiés, la ville avance l'argument que le terrain serait un lieu idéal pour y construire ces logements sociaux.

Des initiatives citoyennes remettent ce projet en cause, et y opposent divers arguments. Tout d'abord, ils y voient un problème de principe et ne veulent pas voir ignorée la pétition la plus soutenue de l'histoire de la ville. Cela pourrait constituer un précédent tres néfaste. Ensuite vient l'importance symbolique sociale et environnementale du lieu. La construction d'un abri pour refugiés ne serait qu'un prétexte : un emplacement aussi central que Tempelhof est idéal pour y construire des logements résidentiels très chers, et la ville pourrait ensuite très facilement faire entorse à cette loi. Enfin, une question d'urbanisme se pose : Berlin a-t-elle besoin d'un nouveau ghetto ? Les citoyens estiment que la ville devrait tirer les leçons de ses erreurs passées et répartir les refugiés dans différents quartiers pour qu'ils puissent s'y intégrer à la population locale.

Ce que les gens en disent sur place:

Le quartier de Tempelhof se trouve en lisière de deux des principales zones du programme « Ville sociale » (Sozialestadt en VO, ndlr), Tempelhof-Schöneberg et Schillerpromenade.

Gunnar Zerowsky, un membre de la mission de gestion de quartier (QM) de la Schillerpromenade, pointe du doigt la gentrification de la ville. En un mot, la gentrification est une tendance que l'on observe dans certains quartiers dans les villes, et qui se traduit pas une hausse des loyers et la mise à l'écart des familles à revenus modestes et des petits commerces. De ce fait, des plus en plus de gens se voient forcées de déménager et vont habiter au sud de Neukölln, puisque le phénomène de gentrification vient du nord (du quartier de Kreuzberg). Pour Zerowsky, la ville pourrait chercher à exploiter cette zone afin de remédier aux problèmes de logement  et aux tensions sociales qui résultent de la gentrification de la ville.   

En entrant dans Tempelhof, on remarque les diverses facettes du lieu, sa signification environnementale et culturelle. Chaque communauté y a établi son petit jardin avec du matériel d'occasion. Après 5 minutes passées sur place, on ne s'étonne plus de voir une rose plantée dans une chaussure. Et bien que ce soit un mardi après-midi comme les autres, on y retrouve nombres de badauds venus faire du cerf-volant et se détendre, autre signe de l'importance du lieu pour les riverains. 

Zaynab Laszkiewitz fait partie des Berlinois qui se sont engagés pour lutter contre l'adoption de la loi. Elle nous explique que Tempelhof était un lieu de rencontre privilégié  pour les riverains, un lieu où ils se retrouvent pour discuter de choses diverses. « Ceci dit, je ne viens ici avec mon mari que pour profiter du coucher de soleil », lâche-t-elle. Elle trouve inacceptable que la ville ne tienne pas compte de la pétition.

L'une des associations citoyennes, Plannung Freiraum, a organisé une rencontre autour de ce thème le 9 décembre 2015. Ils ont rejeté la validité de l'argument de la construction d'un abri pour réfugiés et ont suggéré la possibilité de créer des logements pour réfugiés tout en préservant le statut de plateforme citoyenne de Tempelhof. Planung Freiraum est l'une des associations qui collaborent avec la direction de « Ville Sociale » au développement social de la Schillerpromenade, un quartier où se situe une partie de Tempelhof.

Beate Storini, une coordinatrice de la rencontre de Planung Freiraum souligne également le poids du quartier sur le plan de l'ecologie. Tempelhof est en effet l'un des rares endroits de Berlin propice à la reproduction des oiseaux.

L'histoire des lieux

Tempelhof se situe au centre de Berlin. A l'origine, il a été créé en 1920 pour abriter un aéroport, et le régime nazi a achevé les travaux en 1941. Avant la seconde guerre mondiale, on l'appelait la "mère de tous les aéroports", et il avait un statut spécial en Europe grâce à son organisation fonctionnelle. Cold War Sites.Net rapporte que l'aéroport a fermé par manque d'espace constructible. Deux ans après sa fermeture, Tempelhof a réouvert ses portes au public avec le parc "Tempelhofer Freiheit".

Le blocus de Berlin. Des Berlinois regardent un C-54 atterrir à Berlin l'aéroport de Berlin Tempelhof en 1948.

L'avenir de Tempelhof n'est pas encore clairement défini: la ville fera-t-elle passer la nouvelle loi? Les habitants parviendront-ils à défendre leur position jusqu'au bout?  Il faudra attendre quelques années pour voir se dessiner une nouvelle donne sociale et environnementale en Europe. Pour l'instant, attendons déjà que Tempelhof change la donne à Berlin.