Quelle stratégie européenne de la défense ?

Article publié le 26 mars 2009
Article publié le 26 mars 2009
Par Julie Beckrich et Yulia Kochneva Alors que le Parlement européen vient de voter une résolution sur la stratégie européenne de sécurité et la PESD, préconisant le développement pour l’UE de « son autonomie stratégique à travers une politique étrangère, de sécurité et de défense forte et efficace », la France se prépare à réintégrer le commandement militaire de l’OTAN.
Une nouvelle fois, c’est toute la conception du projet européen de la défense qui se retrouve au cœur du débat. Toujours pas clairement définie à ce jour, la PESD reste dans le droit chemin de sa trajectoire chaotique.

Il faut dire que depuis les débuts de la construction européenne, le projet d’une défense commune n’a jamais su trouver le consensus. Dès 1954, la réalisation de la CED (Communauté européenne de la Défense), premier projet européen en la matière, se voit empêchée par l’appréhension française de voir l’Allemagne remilitarisée. Sans compter les arguments idéologiques et politiques qui s’y opposaient et que l’on retrouve dans le débat actuel : refus de la tutelle de l’OTAN, crainte de l’impérialisme américain, manque d’unité et d’ambition politique au niveau européen, rejet d’une militarisation poussée du continent…. Malgré tout, des organisations européennes de défense et de sécurité ont vu le jour : l’UEO en 1954 et l’OSCE en 1973. Mais leurs vocations et activités différentes, sur des terrains d’intervention variés ont empêché l’émergence d’une politique de défense commune en Europe. L'Union européenne s’est finalement dotée en juin 1999, d'une Politique européenne de sécurité et de défense, prévue comme un outil de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), second pilier de l’UE institué par le traité de Maastricht. Elle consiste principalement en la prévention des conflits internationaux et la gestion de crises hors du territoire de l’UE. Mais on est encore bien loin d’un consensus autour d’une véritable politique de défense pour le continent européen.

D’une organisation virtuelle…

La PESD ne semble pas avoir dépassé le stade d’« organisation virtuelle », pour reprendre les termes de Nicole Gnesotto, ancienne directrice de l'Institut d'Études de Sécurité de l'UE. Ce qui fait défaut avant tout, c’est le manque d’ambition des différents Etats européens à s’organiser en commun. Pour de nombreux Etats-membres de l’UE, la sécurité collective européenne doit rester dans les compétences de l’OTAN, et la PESD se limiter à la gestion de crises extérieures. Par ailleurs, parmi les plus farouches opposants à un projet de défense européen, le Royaume-Uni et l’Allemagne semblent ne pas vouloir remettre en cause leurs liens privilégiés avec les Etats-Unis. La France était alors considérée comme le seul pays capable de faire aboutir le projet, du fait sans doute de sa position d’exception au sein de l’OTAN.

Pour autant, si le revirement stratégique de la France par rapport à l’OTAN n’est pas sans impacter le devenir de la politique européenne de la défense, la décision du président français permettra-t-elle, comme il l’espère, de développer une défense européenne robuste et autonome dans le cadre de l’UE ? Les crispations européennes et américaines qui freinent depuis des années l’émergence d’une PESD solide seront-elles balayées par ce « simple » retour français ?

… à une défense européenne plus concrète intégrée à l’OTAN ?

La relance de la défense européenne, grand objectif (manqué…) de la présidence française de l’Union européenne, connaît une avancée importante avec le sommet de l’OTAN. Le président français est persuadé que la réintégration de la France dans les structures militaires de l’OTAN permettra d’européaniser l’Alliance atlantique et de faire avancer par ce biais la politique européenne en matière de défense. « Présentons l’Europe de la défense comme une alternative à l’Alliance avec les États-Unis et on est sûr que l’on tue l’Europe de la défense. Présentons l’Europe de la défense comme une action complémentaire de l’Alliance avec les États-Unis et on pousse en avant l’Europe de la défense », a-t-il soutenu dans son discours sur la France, la défense européenne et l’OTAN le 11 mars dernier. Cette déclaration en dit long sur les priorités géostratégiques de Nicolas Sarkozy : la France a tout l'air d'abandonner son rôle de moteur de la PESD au profit d’une bonne entente avec les Etats-Unis.

Un jeu risqué de la part de Nicolas Sarkozy puisqu’on peut légitimement douter de la capacité du pilier européen à se développer dans la structure peu fléxible qu'est l’OTAN. En effet, les intérêts des Etats-Unis à voir l’Europe de la défense émerger au sein de l’OTAN ne sont pas évidents. Plein de bonnes intentions, Joseph Biden a déclaré lors de la conférence de Munich sur la sécurité les 6 et 7 février derniers : « Nous soutenons le renforcement de la défense européenne, un rôle accru de l'Union européenne dans la préservation de la paix de la sécurité, un partenariat plus fort entre l'OTAN et l'UE ». Néanmoins, malgré la rhétorique officielle du vice président des Etats-Unis, il parait illusoire de croire qu’un véritable partage des responsabilités pourra avoir lieu, le rapport de forces ne jouant en aucun point en faveur de l’Europe.

Pas de PESD sans diplomatie européenne

La défense européenne ne pourra se construire sans une conception européenne des relations internationales partagée par tous les pays membres de l’UE. Or, la dernière guerre en Irak a illustré la division de l’Europe sur la question de l’intervention militaire, démontrant ainsi que l’Union européenne n’a pas encore de stratégie claire dans ce domaine. Tandis que certains Etats-membres sont séduits par une posture atlantiste, d’autres sont plus favorables à une approche multipolaire, d’autres encore ne sont pour aucune implication sur la scène internationale.

Les pays européens sont aussi divisés sur les rapports à entretenir avec la Russie. Le dernier conflit dans le Caucase a démontré une fois de plus que l’Europe ne s’exprime pas d’une seule voix. Pourtant, elle doit affronter, aujourd'hui plus que jamais, des conflits qui nécessitent une réponse collective de l’Union européenne et non des approches nationales isolées. Si l’Europe veut trouver sa place sur l’échiquier politique international, elle doit parler d’une manière unanime. L’émergence d’une diplomatie européenne est alors incontournable. Néanmoins, malgré le travail de Javier Solana, haut représentant pour la PESC, on a du mal à voir aujourd’hui se dessiner une orientation diplomatique de l’Union européenne qui aille au-delà des missions humanitaires qu’elle soutient déjà.

Avec la nouvelle donne que représente le retour complet de la France au sein de l'OTAN, l’idée d’une PESD autonome dans le cadre de l’UE serait-elle devenue pure utopie ? En tout cas, pour lui redonner réalité, il sera incontournable de mener une réflexion de fond, non seulement sur les objectifs d’une politique de défense commune mais aussi sur les modes de décision en matière de défense. Ce débat ne devrait pas exclure les citoyens trop rarement invités à participer à ces décisions. Ce n’est pourtant pas l’intérêt qui manque…

(Photo:flickR, Kundooo)