Quelle Europe dans le monde ?

Article publié le 13 février 2011
Article publié le 13 février 2011
Par Julie Olivier Organisée par les étudiants du Master Politiques Européennes de l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, une conférence intitulée « Quelle Europe dans le monde ? L’Europe face aux défis géopolitiques du XXIe siècle » s’est tenue au Club de la Presse, le 19 janvier dernier.
Cette conférence a, dans sa première partie, abordé le sujet du nouveau Service Européen d’Action Extérieure. Parmi les intervenants se trouvaient MM. Mangenot, Lefebvre et Gonzato, respectivement Directeur adjoint du Groupe de Sociologie Politique Européenne (PRISME) , Directeur des relations internationales à l’Ecole Nationale d’Administration, et Directeur de la Commission des affaires étrangères au secrétariat du Parlement européen.

« L’action extérieure a toujours été une vaste question pour cette entité bizarre qu’est l’Union européenne », s’est exclamé Michel Mangenot, en ouverture de la conférence.

Dans un bref résumé de l’histoire de la diplomatie européenne, Michel Mangenot est revenu sur l’évolution de l’acteur principal des affaires étrangères européennes : ce fut d’abord la Commission européenne, notamment sous Walter Hallstein dans les années 1960, puis la présidence semestrielle après la crise de la chaise vide, secondée par le Haut Représentant pour la Politique Etrangère et de Sécurité Commune à partir de 1997. Enfin, depuis le traité de Lisbonne, ces trois casquettes sont réunies dans la personne de Catherine Ashton, à la fois la Haute Représentante, vice-présidente de la Commission et présidente du Conseil des Affaires étrangères.

Pour assister Catherine Ashton dans ses fonctions, le traité de Lisbonne a également créé le Service Européen d’Action Extérieure (SEAE). En tant que directeur de la Commission des affaires étrangères au secrétariat du Parlement européen, Silvio Gonzato a été impliqué dans la mise en place de ce nouveau service diplomatique, en particulier en ce qui concerne l’établissement de son autonomie financière et de la relation contractuelle avec ses diplomates nationaux. Il est aujourd’hui convaincu que le SEAE va permettre l’émergence d’une véritable politique étrangère européenne.

Pour justifier son optimisme, Silvio Gonzato explique qu’un phénomène d’osmose va naturellement s’opérer au sein du personnel recruté par le SEAE, composé de diplomates nationaux et de fonctionnaires de la Commission et du Conseil, et contribuer à communautariser les politiques extérieures nationales. Cette supranationalisation est également renforcée par la nomination par Catherine Ashton d’un diplomate à la tête du Comité Politique et de Sécurité (COPS). Composé des directeurs politiques des ministères des Affaires étrangères des Etats membres, le COPS est la structure permanente en matière de politique étrangère et de sécurité commune (PESC) qui exerce le contrôle politique et la direction stratégique des opérations de gestion des crises sous l’autorité du Conseil.

Enfin, Silvio Gonzato s’est exprimé sur le cas des délégations européennes auprès des organisations internationales, en particulier auprès de l’Organisation des Nations Unies à New York. Selon lui, même si les Etats membres reconnaissent que le leadership est désormais dans les mains de la délégation européenne, les intérêts nationaux sont toujours très prégnants, ce qui nécessite un important travail de coordination. Un millier de réunions est ainsi organisé annuellement pour fixer les positions communes, au détriment d’une action externe qui permettrait de valoriser l’Union européenne auprès de la communauté internationale.

Alors que Silvio Gonzato se veut encourageant, Maxime Lefebvre, Directeur des relations internationales à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), se montre plutôt sceptique sur la capacité du SEAE à unifier la diplomatie européenne. Selon lui, le monde est avant tout westphalien, c'est-à-dire composé d’Etats souverains sur leurs territoires et dotés de fortes prérogatives, parmi lesquelles la politique étrangère. C’est pourquoi, les Etats membres continent d’agir indivuellement quand leurs intérêts nationaux sont en jeu, comme illustré par la guerre en Irak en 2003 et la politique énergétique actuellement.

Selon Maxime Lefebvre, l’Union européenne devrait se structurer davantage du point de vue de la politique étrangère pour s’imposer dans ce monde westphalien. Pour l’instant, c’est une puissance civile, aussi appelée « soft power », qui impose sa vision du monde à travers la politique de la « big carrot », plutôt que celle du « big stick » américaine. Promesses de partenariat économique ou de coopération en matière de visa font ainsi partie des instruments utilisés par l’Union européenne pour influencer l’Iran sur la question nucléaire.

Maxime Lefebvre s’est également interrogé sur le rôle du président du Conseil européen, créé par le traité de Lisbonne, qui représente l’Union européenne à son niveau pour la PESC. La position hiérarchiquement supérieure de ce chef d’Etat collectif des Etats membres, vis-à-vis de la Haute Représentante, conduit à se demander lequel des deux, entre Catherine Ashton et Herman Van Rompuy, serait par exemple intervenu à la place du chef d’Etat français, Nicolas Sarkozy, lors de la guerre entre la Géorgie et la Russie en août 2008.

Revenant sur le SEAE, Maxime Lefebvre rappelle que c’est avant tout un outil dont l’efficacité dépendra de l’usage politique qu’en feront les Etats membres. Il avance ensuite trois idées pour renforcer la politique extérieure de l’Union européenne. D’abord, la défense devrait être davantage mutualisée, en mettant notamment à profit l’Agence européenne de défense (AED) créée en 2004 et dotée d’un budget de trente millions d’euros. Ensuite, les Etats membres devraient faire preuve de plus de volonté, en particulier l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni qui ont un rôle global. Enfin, une vision commune de la politique étrangère commune, sur l’exemple de la stratégie européenne de sécurité en 2003 qui a constitué la première véritable doctrine européenne en matière de défense, constituerait une avancée considérable.

Pour terminer, un parallèle peut être établi entre la diplomatie européenne et les propos de l’Américain Andrew Moravcsik sur le déficit démocratique de l’Union européenne et son caractère sui generis : si on compare l’Union à un Etat, alors on ne peut pas parler de politique étrangère au sens classique du terme. Mais si l’Union est considérée comme une forme d’union d’Etats-nations, la question se pose de façon tout à fait différente et le degré d’action extérieure de l’Union européenne se révèle objectivement élevé.

Ces brèves sont réalisées en partenariat avec la rédaction étudiante du Master Politiques Européennes de l’IEP de Strasbourg

Crédit photo :© Commission Européenne. Catherine Ashton rencontrant la Secrétaire d'Etat Hilary Clinton le 14 octobre 2010