Quelle est la vraie valeur de nos vêtements pas chers ?

Article publié le 5 novembre 2014
Article publié le 5 novembre 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Travail forcé et catastrophe environnementale dans l'industrie textile ouzbèke

La possibilité d'acheter des T-shirts à 5€ dans de nombreux magasins ne laisse planer que peu de doutes sur les économies réalisées lors de leur production. Pourtant, on aurait longtemps pu ignorer que l'industrie textile ouzbèke n'était pas uniquement source de la plus grande pollution environnementale à grand échelle au monde, mais également responsable du travail forcé de milliers de cueilleurs de coton.

Catastrophe environnementale – Mer d'Aral

La confection d'un seul T-shirt en coton nécessite au minimum 2 000 litres d'eau. Comme la pluie abime le coton, les plantes doivent pousser en zone sèche et couverte, ce qui pose un problème d'arrosage. L'Ouzbékistan fait partie des plus importants fournisseurs de coton au monde, et pour garder ce statut, il a fallu fermer les yeux sur l'assainissement de la mer d'Aral, autrefois gigantesque lac à la frontière entre l'Ouzbékistan et le Kazakhstan, riche d'une forte bio-diversité.

Depuis l'ère stalinienne, l'eau des affluents kazakhes et ouzbèkes de la mer d'Aral est utilisée pour l'arrosage coûteux des champs de coton. Le niveau d'eau a commencé à diminuer dans les années 1960, et depuis, le volume d'eau a baissé de 90%. La mer d'Aral, qui passait au 19ème siècle pour une “merveille orientale” abritant différentes espèces animales et permettant une pêche productive a presque disparu dans les 50 dernières années. La mer s'est divisée en deux : le niveau de sel de mer a augmenté et est aujourd'hui 2,4 fois plus élevé que dans l'océan, tuant la plupart des poissons.

Les villes portuaires d'Aral et Mujnak attiraient autrefois les touristes et vivaient aisément grâce à la pêche. Elles se trouvent aujourd'hui à respectivement 30 et 80 km de la rive et sont des villes fantômes. La fin de la pêche a marqué le début d'un exode pour les jeunes gens qui s'en vont chercher du travail ailleurs. Il n'y a plus que des enfants et personnes âgées dans ces villes qui se situent maintenant au milieu d'un désert. Des ports d'autrefois ne restent plus que des épaves de bateau dans un désert de sable et de sel.

Afin de permettre aux fleurs de coton de tomber, l'URSS a permis l'utilisation de l'agent orange, qui a également été pulvérisé sur les cueilleurs de coton. L'agent orange est un produit toxique connu depuis son usage par l'armée américaine lors de la guerre du Vietnam. Il engendre de nombreuses maladies, est très persistant et a un impact durable sur l'environnement. Ce produit est parvenu jusqu'aux affluents de l'Aral et se trouve comme beaucoup d'autres pesticides dans le désert autour du lac, ce qui est extrêmement dangereux. Dans le bassin de l'Aral, le taux de mortalité des nourrissons a augmenté, et les cancers et affaiblissements du système immunitaire sont plus nombreux que dans le reste de l'Asie centrale.

Il n'y a eu aucune tentative de sauver la mer d'Aral du coté ouzbèke, puisque le coton a toujours la priorité. Au Kazakhstan, on essaie de sauver la surface du lac qui se trouve de ce côté-ci du territoire, mais cela a tendance à assécher la moitié ouzbèke du lac, créant un conflit entre les deux pays.

L'Ouzbékistan est indépendant de Moscou depuis deux décennies, et le président Islam Karimov dirige le pays d'une main de fer depuis au moins autant de temps. Ce pays arriéré vit de l'export du gaz et du coton. En 1919, Lénine a ordonné que les besoins en coton de l'union soviétique soient couverts par l'Asie centrale, et les cueilleurs de l'URSS ont pâti de l'usage d'engrais toxique et de conditions de travail cruelles.

Incursion dans les champs de coton

Les plantations de coton ont été privatisées après l'indépendance et toute la récolte a été achetée à un prix dérisoire à l'Etat et ne pouvait plus être vendue à personne d'autre. Les prix sont si bas que les fermiers ne peuvent pas payer de force de travail régulièrement pour les aider. C'est ici qu'intervient l'Etat : pour conserver son statut d'exportateur de coton phare depuis l'indépendance d'avec l'URSS, 2 millions d'enfants de plus de 9 ans sont forcés à travailler sur les champs tous les ans.

Parler de cette situation autour de soi en Ouzbékistan est dangereux. Des activistes qui s'étaient érigés contre le travail forcé dans les champs de coton ont raconté avoir été emprisonnés et torturés. Pourtant, leur action semble avoir porté ses fruits, puisqu'il n'y a plus d'enfants qui travaillent sur les plantations depuis 2012.

Espoir d'une amélioration ?

Le coton est toutefois toujours cueilli et exporté. Par qui ? Ce sont des fonctionnaires qui ont été réquisitionnés ces derniers étés pour réussir à atteindre la même quantité de coton qu'avant: professeurs, médecins, infirmiers ou employés de poste, n'importe qui étant capable de travailler peut être appelé à passer plusieurs semaines sur les champs de coton pour un salaire de quelques centimes par kilo cueilli. Les conséquences pour ceux qui refusent sont la plupart du temps au moins un licenciement. Les heures de travail sont longues, et les employés doivent payer eux-même leurs frais et le transport jusqu'aux champs. Ils sont aspergés de produit toxique et leurs hébergements sont étroits, humides et froids. Il y en a beaucoup qui reviennent malades de leur été dans les champs. Certains hôpitaux doivent fermer pendant l'été, puisqu'il y a alors une pénurie de médecins et d'infirmiers.

La publication d'informations sur le travail forcé et les désastres environnementaux de l'industrie cotonnière ouzbèke a conduit au boycott de grands magasins comme H&M, Adidas et C&A. Il n'y a malheureusement que peu de conséquences pratiques pour les travailleurs ouzbèkes, puisque la chaîne de création de valeur dans l'industrie textile est longue et ne peut que rarement être remontée avec succès jusqu'au début.