Quel président pour quelle Europe ? 

Article publié le 29 avril 2014
Article publié le 29 avril 2014

Nous sommes à 3 semaines d'un scrutin capital pour l'Europe, pour­tant l'in­té­rêt et l'im­pli­ca­tion des ci­toyens eu­ro­péens n'est tou­jours pas au ren­dez vous. Or une ques­tion dé­coule de ce constat, qui est res­pon­sable ? Le manque de cré­di­bi­lité re­flète-il un dés­in­té­rêt en­vers l'en­semble de la classe po­li­tique ou est-il concen­tré sur l'UE ? 

Pour la pre­mière fois, les Eu­ro­péens vont pou­voir élire la per­sonne qui va prendre la tête de l’exé­cu­tif de l'UE du­rant les cinq pro­chaines an­nées. Il suffit de remonter aux der­nières élec­tions eu­ro­péennes de 2009, pour se rendre compte que la si­tua­tion a chan­gé. La « ré­élec­tion » de José Ma­nuel Bar­roso à la tête de la Com­mis­sion eu­ro­péenne en 2009 n'a pas été réel­le­ment fondée sur un pro­ces­sus pu­re­ment dé­mo­cra­tique. Le traité de Maas­tricht de 1992 pré­voyait en effet que le pré­sident de la Com­mis­sion de­vait être dé­si­gné d'un com­mun ac­cord entre les dif­fé­rents chefs d'État - qui forment aujourd'hui le Conseil européen - pour qu'ensuite le Par­le­ment eu­ro­péen approuve ce choix. Ce­pen­dant en 2009 José Ma­nuel Bar­roso avait été dé­si­gné pré­sident avant l'ac­cord du Par­le­ment. Le traité de Lis­bonne entré en vi­gueur en dé­cembre 2009 pour­rait ce­pen­dant ap­por­ter quelques chan­ge­ments. Même si l'am­bi­guité dé­mo­cra­tique est tou­jours pré­sente car une fois de plus c'est le Conseil qui va dé­si­gner le nou­veau pré­sident en « te­nant compte des élec­tions au par­le­ment eu­ro­péen » - TFUE -. Si l'on est op­ti­miste nous pour­rions avoir un chef de l'exé­cu­tif qui se­rait donc dé­si­gné en fonc­tion du vote po­pu­laire. Reste à sa­voir com­ment sera in­ter­pré­tée cette « prise en compte des élec­tions ».

En 2014, chose nou­velle, nous avons donc des can­di­dats of­fi­ciels à la pré­si­dence. Au nombre de 6 et re­pré­sen­tant les prin­ci­paux par­tis eu­ro­péens ils s'af­frontent en ce mo­ment même pour prendre la tête de cette Com­mis­sion si convoi­tée. Il de­vient donc in­té­res­sant de faire un ra­pide por­trait de ces can­di­dats. Si l'on écoute les com­mé­rages bruxel­lois les deux prin­ci­paux can­di­dats (ayant le plus de chance d'être dé­si­gné) sont Mar­tin Schulz, ac­tuel­le­ment pré­sident du Par­le­ment Eu­ro­péen et membre du parti so­cia­liste (PSE), et Jean-Claude Jun­cker qui est donc tête de liste de l'ac­tuel pre­mier parti eu­ro­péen le Parti Po­pu­laire (PPE). Ce der­nier a été le pre­mier pré­sident de l'Eu­ro­groupe et a ré­cem­ment battu le Fran­çais Mi­chel Bar­nier dans la lutte pour mener la liste du parti. Ce­pen­dant a côté de ces deux per­son­nages, quatre autres can­di­dats cherchent aussi à se faire en­tendre. Guy Ve­rhof­stadt mène la liste de l'Al­liance des dé­mo­crates et des li­bé­raux pour l'Eu­rope (ALDE). Cet an­cien pre­mier mi­nistre belge est ce que l'on peut consi­dé­rer comme le « troi­sième homme », a en­core toutes ses chances de ga­gner, seul vé­ri­table fé­dé­ra­liste il plaide pour une Eu­rope en­core plus in­té­grée. Viennent en­suite deux can­di­dats du Parti Vert Eu­ro­péen, le Fran­çais José Bové fi­gure al­ter­mon­dia­liste et an­cien vice-pré­sident de la com­mis­sion Agri­cul­ture et Dé­ve­lop­pe­ment du Par­le­ment eu­ro­péen et l'an­cienne eu­ro­dé­puté Al­le­mande Ska Kel­ler qui a été choi­sie pour re­pré­sen­ter les Verts au côté de José Bové. Enfin le Grec Alexis Tsi­pras va quant à lui re­pré­sen­ter le Parti de la Gauche Eu­ro­péenne (PGE), il a un his­to­rique po­li­tique très fourni étant donné qu'il avait été chargé de for­mer un gou­ver­ne­ment grec de coa­li­tion en 2012 mais n'y était pas ar­rivé.

Ces 6 pro­ta­go­nistes s'af­frontent donc dans une cam­pagne qui a du mal à être vi­sible pour le ci­toyen eu­ro­péen. Le débat qui de­vrait avoir lieu dans la sphère pu­blic n'a pas lieu, manque d'in­té­rêt ? De ti­mides ten­ta­tives ont ce­pen­dant été mises en place. Par exemple le 9 avril 2014, Jean-Claude Jun­cker et Mar­tin Schulz ont « ba­taillé » dans un débat en fran­çais puis en an­glais re­trans­mis sur France 24 et Radio France in­ter­na­tio­nale. Mais au contraire de lan­cer réel­le­ment la cam­pagne et le débat, cet évé­ne­ment n'a fait que mon­trer à quel point la dé­li­mi­ta­tion entre les pro­grammes des deux prin­ci­paux par­tis est mince. En Eu­rope c'est le consen­sus et le com­pro­mis qui sont de mise, ce­pen­dant l'ab­sence de pro­fondes dif­fé­rences entre le parti de gauche et celui de droite et l'in­ca­pa­cité qu'ont eu les deux can­di­dats à tran­cher sur une ques­tion n'en­cou­ragent pas l'in­té­rêt que pour­rait sus­ci­ter cette élec­tion.

Le lundi 28 avril 2014 un débat de plus grande en­ver­gure à été or­ga­nisé à Maas­tricht par Eu­ro­news entre 4 des 6 can­di­dats. José Bové et Alexis Tsi­pras n'ont en effet pas pu être pré­sents. Cela au­rait pu être pu consi­déré comme une très bonne ini­tia­tive, ce­pen­dant les prin­ci­pales chaines de té­lé­vi­sion n'ont pas re­trans­mis le débat. France Té­lé­vi­sion a part exemple fait l'im­passe com­plète, tan­dis que les prin­ci­paux jour­naux na­tio­naux (Le­Monde, El­Pais, Rep­pu­blica, The­Guar­dian, BBC...) n'ont même pas pris la peine de men­tion­ner son exis­tence. Beau­coup de choses ont été dites pen­dant une heure et demi de débat même si on a pu re­mar­quer que le débat man­quait de fond et d'un vé­ri­table af­fron­te­ment po­li­tique. Leurs po­si­tions po­li­tiques sont res­tées qua­si­ment iden­tiques et c'est en­core une fois le com­pro­mis qui a rem­porté la mise. Le débat a tourné au­tours des su­jets phares tels que l'em­ploi, la po­li­tique éco­no­mique, po­li­tique d'im­mi­gra­tion et la po­li­tique ex­té­rieure avec no­tam­ment la ques­tion de l'in­dé­pen­dance éner­gé­tique.

Ska Kel­ler, la can­di­date vert, s'est par exemple dé­fen­due d'un pro­gramme basé sur un « Green new deal » en ex­pli­quant « qu'au­jourd'­hui nous avons be­soin d'in­ves­tis­se­ments, notre éco­no­mie doit être plus verte. L'ob­jec­tif de 20% d'éner­gies re­nou­ve­lables est ri­di­cule, il faut être beau­coup plus am­bi­tieux ». Elle a conclu le débat en sou­li­gnant que « nous avons be­soin d'une Eu­rope qui s'oc­cupe des gens et non des grosses en­tre­prises ». Jean-Claude Jun­cker s'est lui concen­tré sur l'as­pect éco­no­mique en di­sant que « Je suis pour la créa­tion d'un sa­laire mi­ni­mum eu­ro­péen », mais qu'il ne vou­lait pas qu'on « dé­pense l'ar­gent que nous n'avons pas, c'est pour cela que je suis pour des fi­nances saines ». Mar­tin Schulz quand à lui s'est mon­tré en op­po­si­tion avec la po­li­tique des 5 der­nières an­nées, en ex­pli­quant qu'il vou­lait être le pré­sident des ci­toyens eu­ro­péens et non des Etats eu­ro­péens. Enfin Guy Ve­rhof­stadt a axé son ana­lyse sur sa vo­lonté de mettre en place un vé­ri­table fé­dé­ra­lisme eu­ro­péen.

On a quand même pu as­sis­ter à quelques dé­mons­tra­tions de désac­cords et de ten­ta­tives d' « agres­sion ». Par exemple lorsque Mar­tin Schulz a ex­pli­qué qu'en di­plo­ma­tie il faut trou­ver des in­té­rêts com­muns et qu'il faut ap­pli­quer cela avec la Rus­sie, Guy Ve­rhof­stadt a di­rec­te­ment ré­pli­qué en di­sant que « C'était très naïf ». Jean-Claude Jun­cker a lui été at­ta­qué par les trois autres can­di­dats sur la com­po­si­tion de son parti le PPE, Ska Kel­ler a no­tam­ment sou­li­gné qu'il y avait des dé­putés du parti PPE qui vo­taient contre les me­sures en fa­veur du droit des femmes tan­dis que Mar­tin Schulz a re­pris l'in­ter­ven­tion de Ber­lus­coni sur l'Al­le­magne en dé­non­çant l'im­mo­bi­lité du parti. 

En conclu­sion, nous pou­vons nous in­ter­ro­ger sur la fu­ture lé­gi­ti­mité du pré­sident de la Com­mis­sion et sur sa ­marge de ma­nœuvre face à un Conseil de plus en plus puis­sant. Guy Ve­rhof­stadt a pour­tant confiance en l'ave­nir de l'Eu­rope et de la Com­mis­sion, il a ex­pli­qué à Ca­fé­ba­bel que « Le chan­ge­ment c'est que le Par­le­ment peut do­ré­na­vant se ras­sem­bler der­rière une ma­jo­rité et un can­di­dat à la pré­si­dence de la Com­mis­sion. C'est un pou­voir que le par­le­ment doit uti­li­ser [pour que la Com­mis­sion re­prenne le pou­voir sur le conseil] ». Il croit donc au « This time is dif­ferent », slo­gan du Par­le­ment Eu­ro­péen pour les élec­tions de Mai. Nous es­pé­rons qu'il a rai­son. Il reste moins d'un mois avant les élec­tions et tout reste en­core à prou­ver.