Quel avenir pour «l‘Etat providence européen»?

Article publié le 14 juin 2004
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Article publié le 14 juin 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les débats actuels sur les réformes au sujet l’avenir de l’Etat providence inquiètent les citoyens d’Europe. Diverses mutations renforcent ce sentiment. Cependant, proclamer fin de l’Etat social est prématuré

« C’est la fin de l’Etat providence tel que nous le connaissons ». Cette phrase de l’ancien président américain Bill Clinton pourrait tout aussi bien avoir été prononcée par quelque homme politique européen. L’aggravation des symptômes de crise a, pendant la dernière décennie, enflammé les débats nationaux sur les réformes. Finis, les temps où les retraites étaient assurées, comme Norbert Blüm, qui fut longtemps ministre du travail en Allemagne le disait encore d’un ton rassurant dans les années 90. Les syndicats parlent de « coupe claire ». Les chefs d’entreprises de leur côté craignent pour l’attractivité des sites européens. Une chose est claire : entre temps, les systèmes de protection sociale subissent une pression extrême. C‘est que la globalisation croissante rend la concurrence plus âpre, le nombre de chômeurs augmente rapidement dans certains secteurs d‘activité et l’évolution démographique annonce pour l’Europe un tournant fondamental dans les structures de la famille et de la population.

Trois types d’Etat providence en Europe

Si les Etats-providence européens ont en commun une contrainte d’adaptation, les débats nationaux sur les réformes diffèrent d’un pays à l‘autre. Sur ce point, le terme de modèle européen de l’Etat providence induit en erreur. Les systèmes nationaux de protection sociale sont trop divers, les traditions de l’évolution de l’Etat providence sur plus d’un siècle trop différentes. C’est sur cette découverte que se fondent les travaux du sociologue danois Esping-Petersen, qui soutient la thèse qu‘il existe en Europe trois types d’Etat providence distincts.

Actifs, mais pauvres

La Grande-Bretagne passe pour être le représentant européen du modèle anglo-saxon ou libéral. S’il est vrai que le taux de chômage actuel n’est que de 5%, les prestations de l’Etat providence, essentiellement financées par des impôts, y sont cependant assez faibles. Les citoyens sont contraints de souscrire à des assurances vieillesse et maladies privées, les prestations de l’Etat ne dépassant pas le niveau de l’aide sociale. L’existence d’une vaste offre de travail à bas salaire constitue la condition préalable à une rapide réintégration du marché de l’emploi, la faiblesse de l’Etat social y incitant. Le revers de ce modèle : une couche inférieure de la population qui s’appauvrit de plus en plus – les « working poor »- et qui, bien qu‘elle travaille, vit avec le minimum. En raison de la grande flexibilité du marché du travail et du « poids » fiscal assez faible du système social, l’adaptation à des conditions structurelles différentes est possible sans profondes réformes –conséquence d’une attitude traditionnellement critique vis à vis de l’Etat et des « acquis » du gouvernement Thatcher des années 80.

Une solidarité de prix

Dans les pays scandinaves, les demandeurs d‘emploi, les malades et les personnes âgées dépendent d’un système social souple. L’objectif est l’égalité au plus haut niveau - c’est dans ces pays que l’Etat providence est le plus développé. Il existe à côté des aides financières un réseau dense de services sociaux auquel chacun ou presque a gratuitement accès. Des places dans les crèches et les jardins d’enfants pour tous - toute la journée - ou des versements pour le financement des études indépendants des revenus parentaux en témoignent. Cependant le taux de chômage des pays scandinaves reste assez bas ( 4% en Suède, 5,1% au Danemark) et le nombre de femmes sur le marché du travail est plus haut que partout ailleurs. Sans cela, un Etat providence si généreux serait à peine finançable; même si -et de nombreux Scandinaves s‘en plaignent- le poids des impôts est lourd. L’égalité exige d’être financée par la solidarité. Les fortes dépenses de l’Etat social dans les années 90 ont rendu les réformes nécessaires : les Scandinaves, gâtés par l‘Etat social ont depuis du se contenter de prestations sociales plus modestes et d’une participation personnelle plus élevée.

Prééminence du statut sur l’égalité

L’Allemagne, la France et l’Italie sont considérés comme les représentants de l’Etat providence d’Europe continentale, dit aussi conservateur. C‘est un type intermédiaire entre le généreux modèle scandinave et la radinerie du modèle anglo-américain. Son objectif n’est pas l’égalité de tous comme en Scandinavie, mais le maintien du statut acquis par l’exercice d’une activité lucrative. C‘ est pourquoi les prestations sociales sont étroitement liées aux cotisations versées individuellement pendant les périodes d’activité. Les systèmes de protection sociale sont en grande partie financés par les cotisations. Le problème est que la base financière du système social fond pendant les périodes de fort chômage que nous connaissons en Allemagne (9,7%), en France (9,4%) et en Italie(9,1%).

Les Etat providence conservateurs sont aux prises avec un faible taux d’activité -en particulier chez les femmes. La répartition classique des rôles entre les sexes -les hommes travaillent, les femmes élèvent les enfants et s’occupent du foyer- continue d’avoir la cote. Tels sont les objets des discussions actuelles sur les réformes de l’Etat providence d’Europe continentale. Ainsi, en Allemagne et en France, sous des gouvernements de gauche, des programmes pour soutenir l’insertion professionnelle des jeunes au chômage et des mères sans emploi (94% d‘entre elles souhaitent travailler, mais 48% des mères seulement parviennent à le faire) ont été mis en place. Outre cela, la part des assurances complémentaires doit être renforcée.

Chaque modèle a ses points forts et ses points faibles : un large maillage social va de pair avec une forte imposition fiscale ; dans un Etat social « allégé », l’inégalité entre les revenus se creuse ; dans l’Europe continentale, c’est le fort taux de chômage qui pose problème. En dépit de leurs différences, les Etat providence doivent tous s‘attendre, dans les années à venir, à des changements plus ou moins profonds. Mais il est plutôt vain d’attendre une circulation de solutions entre les modèles -les évolutions dépendent souvent de la voie de chacun. Espérons cependant que la justice sociale conservera la grande importance qui est traditionnellement la sienne en Europe.