Quand Rome censure sa culture populaire

Article publié le 4 avril 2014
Article publié le 4 avril 2014

Ba­lade dans Rome ca­pi­tale de la culture et de l’art pré­caire, au cœur de l’es­pace An­gelo Mai, in­cu­ba­teur so­cial et cultu­rel. Laissé à l’aban­don par les ser­vices mu­ni­ci­paux, l'endroit a fait l’ob­jet le 19 mars der­nier d’une pro­cé­dure d’éva­cua­tion menée par les ser­vices de po­lice.

Il est bien trop fa­cile ces der­niers temps de par­ler de Rome en se ré­fé­rant à La Grande Bel­lezza. Le film de Sor­ren­tino, Oscar en mars der­nier du meilleur film étran­ger, donne de Rome l’image d’une ville aussi cos­mo­po­lite et luxu­riante que dé­ca­dente et mé­lan­co­lique. Le dos tourné au Co­li­sée, la ville re­garde peut être vers l’ave­nir, mais elle souffre en si­lence et serre les dents. Rome lutte pour trou­ver une nou­velle façon de s’af­fir­mer à tra­vers des dis­po­si­tifs so­ciaux, re­la­tion­nels et cultu­rels al­ter­na­tifs. Cette Rome là, c’est celle des théâtres po­pu­laires, des centres cultu­rels et des im­meubles  vi­vants. Des lieux où le rêve un peu fou d’une so­ciété dif­fé­rente prend vie.

Le 19 mars der­nier, ces lieux de ras­sem­ble­ment et de lutte ci­toyenne ont été vic­times d’at­taques de la part des au­to­ri­tés lo­cales. Les forces de l’ordre ont été lar­ge­ment dé­ployées dans la ville et ont ex­pulsé les oc­cu­pants de trois lieux em­blé­ma­tiques : l’es­pace cultu­rel An­gelo Mai, l’an­cienne école Hertz de la rue Tus­co­lana et l’éta­blis­se­ment de la rue des Aca­cias. Ces fer­me­tures ont été ac­com­pa­gnées de per­qui­si­tions et d’ar­res­ta­tions jus­ti­fiées par de lourds chefs d’ac­cu­sa­tion, to­ta­le­ment in­fon­dés selon les oc­cu­pants.  Ce ne sont en réa­lité que des ten­ta­tives d’in­ti­mi­da­tion vi­sant à étouf­fer les re­ven­di­ca­tions du « droit au lo­ge­ment » et la dif­fu­sion d’œuvres po­pu­laires. Mais que s’est il réel­le­ment passé ?

#re­pre­nons­no­tre­ville​

L’An­gelo Mai Al­trove Oc­cu­pato est un es­pace de créa­tion ar­tis­tique in­dé­pen­dant qui fait la pro­mo­tion de pièces de théâtre, de concerts et d’autres évè­ne­ments cultu­rels de­puis une di­zaine d’an­nées. Tout comme le Théâtre Valle (éga­le­ment oc­cupé par des ac­ti­vistes), ce lieu re­pré­sente « un es­pace d’ex­pé­ri­men­ta­tion pour l’art contem­po­rain, un car­re­four où se croisent le théâtre, le ci­néma, la mu­sique et des idées ori­gi­nales. Un en­droit pour la re­cherche et la pré­sen­ta­tion d’œuvres ar­tis­tiques à un pu­blic nom­breux et varié qui rend à la culture ses va­leurs de ras­sem­ble­ment et de com­mu­ni­ca­tion », d’après les oc­cu­pants. 

Le matin du 19 mars, le bruit se ré­pand sur les ré­seaux so­ciaux que des opé­ra­tions d’ex­pul­sion ont été en­ga­gées contre les oc­cu­pants de l’im­meuble de la rue Terme di Ca­ra­calla et des lieux cités plus haut. Grâce à Fa­ce­book et aux ha­sh­tags #an­ge­lo­mai­non­si­toccaon ne touche pas l’An­gelo Mai »), #nos­gom­berinon aux ex­pul­sions ») et #ri­pren­dia­mo­ci­la­cittare­pre­nons pos­ses­sion de notre ville »), l’ap­pel a été lancé. Les gens sont in­vi­tés à se rendre à l’An­gelo Mai et à par­ti­ci­per aux dif­fé­rentes as­sem­blées or­ga­ni­sées. La ré­ac­tion de la po­pu­la­tion est plus que po­si­tive alors que le si­lence des ins­ti­tu­tions sus­cite la per­plexité. À bien y re­gar­der, ces ex­pul­sions ne sont rien d’autre qu’un coup de force de la part d’un Conseil mu­ni­ci­pal qui de­vrait prendre le parti des plus faibles. 

Ce n’est que dans la soi­rée que le maire Igna­zio Ma­rino a évo­qué les de­mandes d’ex­pul­sions des bâ­ti­ments, en ex­pli­quant que « l’ad­mi­nis­tra­tion n’a pas été in­for­mée à temps des me­sures prises […] par les au­to­ri­tés ju­di­ciaires ». Des ex­cuses qui ar­rivent un peu tard et sou­lèvent de nom­breuses ques­tions, que le cri­tique de théâtre Gra­ziono Gra­zioni ne manque pas de pu­blier dans un billet, sur son blog Stati d’Ec­ce­zione.

« Qui est donc à la tête de Rome ? À qui doivent s’adres­ser les ha­bi­tants qui prennent part à des ac­ti­vi­tés as­so­cia­tives comme leurs droits consti­tu­tion­nels les y au­to­risent ? » Ces ques­tions donnent ma­tière à ré­flé­chir aux po­li­tiques du « non » adop­tées par le Conseil de Ma­rino. Non content de ne rien faire pour em­pê­cher la mar­gi­na­li­sa­tion des classes so­ciales les plus dé­mu­nies, il ne fait rien non plus pour la culture et la laisse au contraire li­vrée à elle-même. Et, comme si cela ne suf­fi­sait pas, il sanc­tionne son in­dé­pen­dance et son au­to­no­mie. 

Qui paie le prix de la po­li­tique du « non » ?

Les ex­pul­sions du 19 mars der­nier font par­tie d’une série d’ac­tions me­nées par le Tri­bu­nal  de Rome dans le cadre d’une en­quête sur le « Co­mité po­pu­laire de lutte pour le lo­ge­ment » et les chefs d’in­cul­pa­tion in­cluent des dé­lits tels que « oc­cu­pa­tion illé­gale d’un bâ­ti­ment » et « ex­tor­sion ». Les pre­mières vic­times de ces opé­ra­tions mus­clées sont sans doute les 70 en­fants et per­sonnes âgées qui ont été contraints de pas­ser la nuit du 19 mars dans la rue. Dans son seul et unique com­mu­ni­qué, Ma­rino di­sait se sen­tir pré­oc­cupé pour « les fa­milles et sur­tout les nom­breux en­fants qui vont se re­trou­ver à la rue d’un mo­ment à l’autre » suite à l’éva­cua­tion sou­daine de l’An­gelo Mai, « un haut lieu de la lutte ci­toyenne ». Mais c’était trop tard, et comme l’ont écrit les ac­ti­vistes de l’An­gelo Mai, « il n’y a rien de pire en ces temps de crise que de sanc­tion­ner les com­bats ci­toyens ».

Le matin du 19 mars, les pou­voirs pu­blics ont voulu mettre à ge­noux un sys­tème sans doute trop pur pour eux, mais il est cer­tain que la lutte re­pren­dra bien­tôt de plus belle et leur ré­pon­dra à coup d’œuvres et d’idées.