Quand Pasolini pensait l'Europe

Article publié le 23 juillet 2014
Article publié le 23 juillet 2014

Pa­so­lini ab­sous de ses pê­chés ? Cin­quante ans après la sor­tie de son oeuvre L'Evan­gile selon Mat­thieu (1964) qui avait cham­boulé l'Ita­lie de l'époque, l'Eglise ca­tho­lique a fi­na­le­ment dé­cidé de re­con­naître la qua­lité du film. L'oc­ca­sion pour Ca­fé­ba­bel de s'in­té­res­ser à l'ex­po­si­tion consa­crée à l'in­tel­lec­tuel friou­lan, ac­tuel­le­ment ins­tal­lée à Rome.

Après Bar­ce­lone et Paris, c'est au tour de Rome d'ac­cueillir l’ex­po­si­tion consa­crée au rap­port amour-haine entre Pier Paolo Pa­so­lini et la ca­pi­tale ita­lienne qui a couru sur trois dé­cen­nies, de 1950  à 1975. Pen­dant trois mois, du 15 avril au 28 juillet, le Pa­lais des Ex­po­si­tions per­met­tra au pu­blic ita­lien de par­cou­rir à nou­veau et grâce à une scru­pu­leuse re­cons­truc­tion chro­no­lo­gique, l’ac­ti­vité ar­tis­tique et in­tel­lec­tuelle de Pa­so­lini du jour de son ar­ri­vée à Rome, le 28 jan­vier 1950, jus­qu’au mo­ment de sa dis­pa­ri­tion tra­gique le 2 no­vembre 1975.

Or­ga­ni­sée par Jordi Ballò, Alain Ber­gala et Gianni Bor­gna (dé­cédé en fé­vrier der­nier), l'ex­po­si­tion a ren­con­tré un franc suc­cès en Eu­rope. Comme l'ont sou­li­gné les deux or­ga­ni­sa­teurs lors d'un débat intitulé « Pa­so­lini, pen­seur eu­ro­péen », c'est un suc­cès qui a le mé­rite de « re­flé­ter la di­men­sion eu­ro­péenne non seule­ment du pro­jet mais éga­le­ment de la pen­sée pa­so­li­nienne qui n’est pas ex­clu­si­ve­ment cir­cons­crite à l’Ita­lie, mais au contraire davan­tage adap­table et ap­pli­cable à la plu­part des pays eu­ro­péens d’après-guerre ».

le rap­port contro­versé avec les in­tel­lec­tuels fran­çais

Au début des an­nées soixante, Paris de­vient le ­centre cultu­rel le plus prolifique d’Eu­rope. Cette ef­fer­ves­cence atout par­ti­cu­liè­re­ment fasciné Pa­so­lini. La nais­sance et l’af­fir­ma­tion de la Nou­velle Vague  a ainsi per­mis à l’écri­vain friou­lan de s’ins­pi­rer de la réa­lité ar­tis­tique et in­tel­lec­tuelle trans­al­pine. L’ad­mi­ra­tion que Pa­so­lini por­tait à l’es­thé­tique du nou­veau ci­néma fran­çais et no­tam­ment aux films de Jean-Luc Go­dard n’a ce­pen­dant ja­mais été ré­ci­proque. Comme le sou­ligne Alain Ber­gala, l’an­cien di­rec­teur des Ca­hiers du Ci­néma, « à l’époque, les sé­mio­logues fran­çais consi­dé­raient Pa­so­lini comme un simple ama­teur naïf, ils ne re­con­nais­saient ja­mais com­plè­te­ment sa di­men­sion ar­tis­tique ». En effet, nombre d'in­tel­lec­tuels fran­çais de l’époque tels que Roland Barthes faisaient souvent la grimace lors­qu’ils en­ten­daient par­ler de Pa­so­lini. À l'époque, seuls deux d’entre eux le sou­te­naient. Le pre­mier, Jean-Paul Sartre a ainsi pris le parti de l'in­tel­lec­tuel ita­lien plus d'une fois dans les an­nées soixante face aux cri­tiques émises par la gauche mar­xiste fran­çaise. On lui re­pro­chait alors ses ca­nons es­thé­tiques, qui selon beau­coup, étaient in­com­pa­tibles avec les cri­tères du nou­veau ci­néma. Quant au se­cond, Mi­chel Fou­cault, il a par­tagé les traits de la pen­sée anti-pou­voir de Pa­so­lini et fait l’éloge de cer­taines œuvres ci­né­ma­to­gra­phiques dont En­quêtes sur la sexua­lité (Co­mizi d’Amore)  qu’il a no­tam­ment qua­li­fié de « film ab­so­lu­ment ex­tra­or­di­naire ».

Tou­te­fois, cin­quante ans plus tard, la pen­sée et le pa­tri­moine ar­tis­tique de Pa­so­lini ont été ré­éva­lués et font au­jour­d’hui l’ob­jet d’études, de dé­bats, et de dis­cus­sions dans les uni­ver­si­tés et dans les espaces culturels fran­çais

PA­SO­LI­NI Et l'Es­pagne. CON­TRe l'ho­mo­lo­ga­tion lin­guis­tique

Si le sep­tième art était à la base du rap­port contro­versé entre Pa­so­lini et la France, c'est la thé­ma­tique de l’ho­mo­lo­ga­tion lin­guis­tique qui a per­mis de lier l’in­tel­lec­tuel à la pé­nin­sule ibé­rique. L’Ita­lie tout comme l’Es­pagne ont en effet été confron­tées à des ré­gimes qui, sur la base de prin­cipes na­tio­na­listes, avaient tenté d’im­po­ser une ho­mo­gé­néité lin­guis­tique en in­ter­di­sant l'em­ploi des langues qui n'étaient pas of­fi­ciel­le­ment re­con­nues (en Es­pagne le ca­ta­lan, le basque et le ga­li­cien ont no­tam­ment été in­ter­dit, ndlr). Pa­so­lini pour qui l’hé­té­ro­gé­néité cultu­relle est l’un des fon­de­ments de sa pen­sée lié à « l’ac­cul­tu­ra­tion », ne pou­vait que prendre part à la lutte des in­tel­lec­tuels es­pa­gnols contre cette uniformité que Franco ten­tait d'éta­blir. Contrai­re­ment aux in­tel­lec­tuels fran­çais, le rap­port entre Pa­so­lini et les pen­seurs es­pa­gnols était da­van­tage basé sur une es­time ré­ci­proque, ce qui a amené Pa­so­lini à vi­si­ter l’Es­pagne à plu­sieurs re­prises pour dé­fendre les causes des in­tel­lec­tuels ibé­riques.

Comme le rap­pelle Jordi Ballò, « à cette épo­que, le concept pa­so­li­nien selon le­quel seuls les poètes et les ar­tistes pou­vaient se voir confier le de­voir de main­te­nir en vie les dif­fé­rences lin­guis­tiques » trou­vait  écho au­près des in­tel­lec­tuels de l’Es­pagne fran­quiste. C’est éga­le­ment pour cela, mais pas seule­ment, fait re­mar­quer Ballò, qu’on re­con­nait à Pa­so­lini le mé­rite d’avoir réussi à « construire une conscience eu­ro­péenne dif­fuse, qui a eu la force de s’op­po­ser, au moins mo­ra­le­ment, aux pou­voirs au­to­ri­taires. Sa mort n’éteint pas sa pen­sée qui per­dure  en nous, dans nos es­prits cri­tiques et d’ac­ti­vistes qui cherchent à dé­mas­quer les pou­voirs forts. »