Quand l'idéologie remplace l'art : à Budapest un fasciste devient directeur de théâtre

Article publié le 7 février 2012
Article publié le 7 février 2012
Istvan Marta a dirigé pendant treize années le Nouveau Théâtre (« Uj Szinhaz ») à Budapest. Le 1er février, la direction sera reprise par György Dörner, comédien en perte de vitesse et adhérent du parti d'extrême droite, le Jobbik. Le directeur sortant se considère comme victime d'une décision politique. Il craint, que son théâtre devienne une tribune en faveur de l'extrémisme.

cafebabel.com : Monsieur Marta, votre théâtre sera dès mercredi dirigé par György Dörner, un proche du régime du parti d’extrême droite, le Jobbik. Comment sera-t-il accueilli tout en sachant que les partis conservateurs nationalistes et ceux d’extrêmes droites représentent encore plus de 80% des parlementaires ?

Istvan Marta : Je suis convaincu par l‘idée qu’il n’y a pas de théâtre dit « de droite » ou « de gauche », mais seulement du bon et du mauvais théâtre. Et c’est justement là que le bât blesse : le successeur du poste propage de façon continu des clichés idéologiques. C’est pour cette raison qu’on peut imaginer qu’il fera du théâtre démagogique, qui séduira les spectateurs par son idéologie.

cafebabel.com : Selon-vous, ce théâtre démagogique trouvera-t-il son public ?

Istvan Marta : C’est une chose à laquelle je ne peux pas encore répondre, mais sous Dörner le théâtre sera certainement plus extrémiste.

cafebabel.com : Dörner prétend que le théâtre hongrois serait trop libéral et qu’il y aurait trop peu de pièces hongroises en représentation. Peut-on lui donner raison ?

Istvan Marta : Il y a beaucoup de suppositions. Mes amis de droite sont en tous les cas tout autant offusqués par cette décision, ainsi que bon nombre d’intellectuelles conservateurs.

cafebabel.com : De quelle façon avez-vous protesté contre votre destitution ?

Istvan Marta : Nous « protestons » dans le sens où nous avons continué à travailler de façon très concentrée. Nous avons encore lancé trois premières sur scènes, dont Don Carlos de Friedrich von Schiller. L’objectif est désormais, pour toutes les protestations, de revenir sur les décisions arbitraires du maire. (le tandem Dörner-Csurka a été imposé contre le choix de la commission compétente, ndlr).

cafebabel.com : Donc la pièce de Don Carlos est également une forme de protestation ?

Istvan Marta : Si on considère que traiter d’un drame immortel et central dans la Hongrie d’aujourd’hui est une protestation, alors dans ce cas oui.

cafebabel.com : Schiller a par exemple thématisé, dans une de ses pièces, L’Infant espagnol, Don Carlos, qui se bat pour les libertés individuelles et politiques. On peut donc relier cela à la situation du Nouveau Théâtre et même à celle de toute la Hongrie.

Istvan Marta : Ce drame nous montre dans tous les cas quels sont nos convictions et nos rêves et avant tout comment nous pouvons les réaliser.

cafebabel.com : Votre successeur, Dörner, critique le libéralisme comme étant dégénéré et maladif. Le personnage du Marquis de Posa serait-il représentatif du libéralisme ? Pourrait-on même le reconnaitre en vous ?

Istvan Marta : Posa est un homme très libéré et un penseur indépendant, qui croit en ses convictions. Mais pour atteindre ses objectifs sacrés tous les moyens sont bons, même le complot. C’est pour cela qu’il échoue. Le Posa de Schiller est une personnalité complexe qui a plusieurs facettes, c’est pourquoi chaque analogie serait une simplification. Parallèlement, je pense que beaucoup de personnes peuvent se retrouver dans chacune des parties de la pièce.

cafebabel.com : Don Carlos n’est pas couronné de succès, déchiré entre l’amour pour son père, symbole du pouvoir absolu et son amour de la liberté.

Istvan Marta : C’est une véritable victime. Un jeune homme de 23 ans, dont au-dessus de la tête trône deux poids gigantesques : d’un côté l’interminable despotisme et de l’autre une inassouvissable soif de liberté. Son amour brûlant devrait conclure à un compromis.

cafebabel.com : Au dessus de sa tête oeuvrent de grands pouvoirs. Leurs protestations n’ont servi à rien.

Istvan Marta : Eh bien, je n’aurais jamais pensé, que les idées d’un homme de théâtre indépendant seraient court-circuitées par les politiques.

Photos ©Uj Szinhaz/n-ost; Vidéo (cc)kgfoto1/YouTube