Quand la vie ne tient qu'à un fil

Article publié le 19 juillet 2013
Article publié le 19 juillet 2013

« Electrosensibilité »…  J’ai croisé pour la première fois ce mot sur le Net il y a un peu plus d’un mois. Il était sous-titré « allergique à  l’électricité ». Un gros raccourci, qui a cependant eu le mérite d’attirer ma curiosité.

Céline préfère dire « sensibilité accrue aux ondes électromagnétiques ». Elle a 37 ans, une tignasse bouclée châtain et des lunettes rouges. Souriante mais un peu nerveuse, elle se dirige vers moi. Cela fait deux ans qu’elle a identifié la source de ses nombreux problèmes de santé : le wifi. Elle est électrosensible et a accepté de me rencontrer pour me raconter son état.

Bad Vibrations

Il y a 5 ans, Céline commence à faire des intolérances alimentaires, ne dort plus correctement, rencontre de grosses difficultés à se concentrer. Les maux de tête l’assaillent  et les vertiges débarquent. Depuis les premiers symptômes, elle a la chance de compter avec le soutien de sa médecin généraliste. Malgré les efforts déployés, l’état de Céline s’aggrave. Les arrêts de travail s’enchaînent et elle doit finalement prendre quatre mois de repos forcé. Un jour, au téléphone, sa médecin lui pose des questions sur son environnement électrique puis lui suggère de couper sa box à la fin de la conversation. Dubitative, Céline essaye quand même. Le résultat ne se fait pas attendre. Les maux de tête disparaissent quasi instantanément et Céline recouvre des idées claires. « J’ai super flippé… parce que je n’étais pas du tout sur cette piste-là. Je me suis dit ça va être ingérable. Si c’est ça, c’est ingérable ! ». Pas gérable, parce qu’omniprésent. Depuis les voisins jusqu’aux réseaux publics, en passant par les connections au boulot, le wifi est partout.

Pourtant, « gérer » les ondes, c’est ce que fait maintenant Céline au quotidien. Elle se bat pour conserver une vie « la plus normale possible » et se félicite d’avoir découvert rapidement la raison de son mal-être. « Tout ce que j’ai mis en place a fait que j’ai pu augmenter mon seuil de tolérance. Même si je fais toujours des petits pics de montée, j’arrive toujours à redescendre et à faire de plus en plus avec. Avec de bonnes périodes de repos, je peux sortir normalement. »

Paris sous les ondes

Le ton de voix de Céline se ralentit. Des silences ponctuent ses phrases. « Excuse-moi,  il y a quelque chose qui me gêne ici ». Je lui demande si elle veut que l’on change de table ou même de lieu. « Non, non ça va aller, c’est juste plus difficile pour me concentrer ». Parfois son regard s’absente.

Céline a de la chance. Elle l’admet. Elle n’a pas souffert de rejet de la part de sa famille, de ses amis ou de ses collègues. Tout le monde l’a crue et l’a soutenue. Elle a aussi vite été épaulée par ses voisins-voisines qui ont pris en considération sa sensibilité et éteignent le plus possible le wifi dans leurs appartements. Celui qui vit sur le même palier qu’elle a même fait câbler son réseau pour ne plus émettre aucunes ondes ! Au travail, les choses aussi se sont bien passées : « Tout ce qu’ils voulaient c’est que je puisse travailler, parce qu’eux aussi en avaient marre de mes absences ». Les wifi proches de son bureau ont été coupés et par chance aucun autre wifi de l’immeuble n’atteint son bureau. Les collègues, compréhensifs, éteignent leur smartphones, connectés au Net en permanence via le wifi.

Pourtant, elle reste consciente : « Je ne pourrais pas vivre toute ma vie à Paris. Dans quelques temps, il faudra que j’aille vivre à la campagne ou bien que je me trouve une maison en banlieue ». Malgré tous ses efforts pour vivre normalement, elle devra, un jour, capituler. Pour son bien-être, et sa santé. « J’ai l’impression que tout ne tient qu’à un fil ».

5% du territoire libre d’ondes électromagnétiques

Le vrai problème dans l’histoire c’est que cette sensibilité n’a pas de statut. L’electrosensibilité n’est considérée ni comme une maladie, ni comme un handicap. « Ça dépend de plein de trucs et c’est aléatoire aussi » explique Céline. Elle-même a décidé d’agir pour la reconnaissance de l’électrosensibilité. Elle a pris rendez-vous avec la députée de sa circonscription Mme Seybah Dagoma. « J’ai été émue, je ne m’attendais pas à autant d’écoute et de compréhension ».

La voix de Céline se raffermit. On sent qu’elle est fière de ce qui a été enclenché.

Pourquoi cette négation de l’électrosensibilité ? « Parce que ça fait peur… Il faudrait sûrement revenir en arrière. Imagine ! Les responsables se disent que si c’était vrai, on serait à l’aube du plus gros scandale sanitaire qu’on n’ait jamais vécu ! ».

Une question me brûle les lèvres depuis le début de la rencontre : comment perçoit-on le monde des nouvelles technologies, du social media et du tout connecté lorsqu’on est électrosensible ? « Je crois que mon électrosensibilité m’a donné la force de gérer tout cela quelque part. Après j’ai un portable que je n’utilise qu’en textos, j’ai un ordinateur mais je me limite c’est sûr. » Une vision étonnamment optimiste. « Moi mon discours aujourd’hui, ce n’est pas revenir en arrière, c’est apprendre à vivre avec ». 

Céline croit également à la reconnaissance de sa sensibilité. « De plus en plus de personnes osent en parler. J’ai eu plusieurs appels de gens qui me racontaient qu’ils avaient eu des vertiges au Centre Pompidou près du wifi ou bien qu’ils ressentent des gênes près de certains appareils. J’ai même eu quelqu’un au téléphone y a pas longtemps qui m’a dit, mais ça ne fait que 4 mois que je sais que je ne suis pas tout seul en France à avoir ce problème. Je crois que ça concerne presque tout le monde, à différentes échelles ». Presque tout le monde… En France seulement 5% du territoire est libre d’ondes électromagnétiques. Ce sont principalement de hauts sommets et des zones protégées, où vivre n’est plus possible.

Pour en savoir plus : Site du collectif des électrosensibles de France.