Quand la Turquie défie les tabous nationalistes

Article publié le 31 août 2012
Article publié le 31 août 2012
En Turquie, l’identité nationale est un tabou opiniâtre. Le concept de « défense de la turquicité » a permis pendant des décennies de minimiser les atrocités commises sur le peuple arménien et la répression de la seconde communauté du pays, les Kurdes.
Pourtant contre le nationalisme et le silence imposé aux minorités ethniques, des artistes, écrivains, cinéastes et universitaires essaient de raconter une histoire différente à travers le langage de l’art et de la culture, loin de la version nationaliste officielle.

« Le génocide arménien est un des thèmes qui me tient le plus à cœur », me dit Tayfun Serttas alors qu’il sirote son thé dans un café tranquille de Beyoglu, arrondissement d’Istanbul situé dans la partie européenne de la ville. Tayfun est un artiste et écrivain turc de 30 ans. Le thème des minorités et de l’hérédité culturelle qu’elles ont laissée dans le pays représente le leitmotiv de son travail. L’audace avec laquelle il en parle est d’une candeur désarmante. Ne l’oublions pas, nous sommes en Turquie. Un pays où la probabilité d’être présenté devant un tribunal pour « insulte à la turquicité » est extrêmement élevée.

« Le concept même d’archive est un tabou pour les autorités de mon pays »

La loi turque rattrape souvent les révoltés. L’ « insulte à la turquicité » est un délit inscrit dans l’article 301 du code pénal qui depuis des années punit quiconque ose exposer ouvertement la question des minorités ou quiconque s’avise de critiquer le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.

Bien que l’article 301 aille à l’encontre de l’article 10 de la Convention Européenne des droits de l’homme (qui protège la liberté d'expression, ndlr), et bien qu’il ait été formellement modifié en 2008 (le mot « turquicité » a été remplacé par la locution « la nation turque »), le texte reste encore en vigueur. En témoigne les inculpations de plusieurs écrivains, journalistes, étudiants, citoyens et autres personnalités - comme le Prix Nobel Orhan Pamuk. Qu’importe, Tayfun vit pour l’amour du risque et celui de la vérité. « Je voulais savoir qui étaient les artistes appartenant aux minorités ethniques du pays. On ne sait rien d’eux, il n’y a pas de traces de leur existence ni dans les encyclopédies, ni dans les musées », ajoute-t-il tandis qu’il m’emmène visiter la rédaction de Aras Yayinclik. Cette maison d’édition arménienne (la dernière en activité dans le pays) a publié le fruit de ses deux années de recherches et de fouilles dans les archives. Parmi ses découvertes, Foto Galatasaray est un merveilleux recueil de 1 000 photographies d’Arméniennes prises sur une période de 50 ans par la photographe Maryam Sahinyan. « Le concept même d’archive est un tabou pour les autorités de mon pays », explique Tayfun. « Car mettre son nez dans ce type de documents signifie mettre en lumière une histoire que l’on a cherchée à démystifier et à effacer pendant des décennies. Cela dit, les nouvelles générations en sont plus conscientes et sont ouvertes au dialogue », dit-il. « Le feu de la révolution culturelle s’est allumé. J’en suis sûr. »

Un film pour rompre le silence

Çiğdem Mater n’est pas aussi optimiste. En pleine après-midi, dans la chaleur étouffante du quartier de Elmadag, celle qui est elle l’une des activistes les plus connues du pays (même si elle refuse de se considérer comme tel : « je suis juste réalisatrice » corrige-t-elle) est amer : « le nationalisme reste une pierre d’achoppement. Et la Turquie est un pays conservateur ». Éditorialiste de Bianet - site d’actualité indépendant - elle anime aussi une émission radio sur les droits des femmes et compte près de 19 000 followers sur Twitter.

« Il y a eu un mouvement de conscience lors des funérailles de Hrant Dink »

Mais Çiğdem Mater est avant tout réalisatrice et coproductrice de Cinema Platform, une société de production cinématographique turco-arménienne, où le 7ème art est utilisé pour « dire des choses que nous n’avons pas pu dire pendant des décennies, et pour nous aider à nous connaître les uns les autres. » Depuis qu’elle a été fondée en 2008, Cinema Platform soutient le travail de jeunes réalisateurs qui s’efforcent d'encourager le dialogue de réconciliation entre les deux communautés.

« Il est vrai que les choses ont évolué. Les nouvelles générations descendent dans la rue pour protester. Mais la vérité, c’est que la Place Taksim est le seul lieu à Istanbul où les gens se rassemblent. C’est comme à Hyde Park, chacun a le droit d’avoir un petit bout de terrain », commente ironiquement la réalisatrice. Elle ajoute : « Il y a eu un mouvement de conscience lors des funérailles de Hrant Dink » ( journaliste et directeur du journal Agos, hebdomadaire de langue arménienne, assassiné en 2007 par un nationaliste turc pour avoir écrit des articles concernant le génocide arménien). Pourtant, Çiğdem reste prudente : « ceci ne signifie pas que les milliers de personnes qui ont participé aux funérailles en 2007 soient aujourd’hui prêtes à reconnaître le génocide arménien et l’identité kurde. Cela leur a juste servi à soulager leur conscience. »

La revue féministe

Sera-t-il un jour possible de dépasser cette myopie historique et encourager le dialogue entre les communautés ? « C’est ce que nous cherchons à faire en racontant la vie et les difficultés que les femmes du pays, toutes communautés confondues, doivent affronter. La violence faite aux femmes et la question kurde, pour notre revue, sont des problèmes cruciaux », m’explique Ayca Gunadin. A un peu plus de vingt ans, Ayca, avec Burcu Tokat et Esra Asan, fait partie d’un groupe de femmes militantes et membres de « Feminist Yaklasimlar Kultur ve Siyasette » (« Les approches féministes dans la culture et la politique », ndlr), une revue universitaire qui à vocation à ouvrir une brèche au sein du silence dans lequel ces thèmes été étouffés pendant des décennies.

« Les artistes peuvent s’aventurer dans des endroits auxquels les hommes politiques n’ont pas accès », me disait Elif Shafak, en mars dernier à Londres. Cette auteure a elle aussi été jugée coupable d’avoir offenser l’identité nationale turque pour une simple phrase contenue dans son sixième roman, La Bâtarde d’Istanbul. Elle affirmait aussi : « l’art et la littérature ont le pouvoir d’aller au-delà des barrières culturelle et identitaire. Parce que l’art peut créer des connexions entre les êtres humains. Alors que l’identité articulée autour du politique crée des divisons. »

Cet article fait parti de la Cinquième édition du projet Orient Express Reporter II, de cafebabel.com, destiné à envoyer des journalistes des Balkans dans une ville de l’Union Européenne et vice-versa.

Photo de couverture : (cc) modeco3/flickr; nel testo: © Maria Teresa Sette et Aras Yayınclık. Vidéo de SaltonlineIstanbul/youtube.