Quand Erdogan se rend en Grèce

Article publié le 29 mai 2010
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Article publié le 29 mai 2010
Les 14 et 15 mai derniers, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan se rendait à Athènes pour une visite officielle de deux jours que la presse grecque comme la presse turque ont rapidement qualifiée d'historique.
Historique, elle l'était d'abord parce qu'elle permettait un retour au passé, ou, selon Apogevmatini, un retour à la politique de l'ex-ministre des affaires étrangères, Yorgos Papandréou, qui avait mené entre 1999 et 2004 une politique active de rapprochement avec le voisin turc. Cette visite, menée en pleine crise économique et sociale grecque, a-t-elle apporté des changements historiques ? La presse grecque est divisée sur sa portée.

Beaucoup de commentateurs soulignent le grand nombre d'accords signés (22 au final), dont certains ont été analysés avec plus d'intérêt que d'autres. Ainsi Makedonia consacrait une colonne spéciale à cet accord prévoyant un droit de regard des ministères de l'éducation grec et turc sur les manuels scolaires d'histoire, source depuis longtemps de polémiques sur la façon d'aborder les relations entre les deux peuples. Globalement, la gamme des accords signés s'étend de la coopération dans le domaine de l'énergie et du tourisme, des investissements bancaires, à la coopération dans les transports et l'augmentation des échanges commerciaux et surtout à la gestion de l'immigration clandestine. Venu accompagné de 100 chefs d'entreprise turcs et d'une grande partie de son gouvernement, Erdogan a voulu aussi de son côté montrer l'importance qu'il accordait aux aspects économiques de son voyage. Il demande d'ailleurs la suppression des visas pour les entrepreneurs turcs qui se rendent ponctuellement en Grèce. La création d'un Haut Conseil à la Coopération, officialisée à cette occasion, a fait aussi une impression positive sur de nombreux observateurs de la vie politique des deux pays qui n'ont pas manqué non plus de rapporter le climat chaleureux qui a régné pendant ces deux jours entre les deux délégations. Erdogan a promis (à lire dans Ta Nea) également d'étudier la proposition grecque de soumettre aux autorités de ce pays le plan de vol des avions de guerre turcs, afin de prévenir les incidents de violation d'espace aérien, que la presse grecque relate régulièrement ces derniers temps. Un programme de réduction réciproque des dépenses militaires a aussi alimenté les commentaires, surtout, visiblement, du côté des médias turcs.

Mais, du côté grec, certains estiment que ce n'est qu'un aspect des choses. Les partis politiques, d'abord, n'ont pas été unanimes sur la pertinence de l'invitation: Nouvelle Démocratie, le parti d'opposition gouvernementale, n'a que très moyennement apprécié le soutien apporté explicitement par Erdogan aux mesures économiques annoncées et mises en place par le gouvernement grec, et contre lesquelles il a voté quelques jours plus tard au Parlement. Mais c'est encore le parti communiste et le parti ultraconservateur LAOS qui ont exprimé les doutes les plus forts (voir dans Kathimerini). Le KKE se plaint que l'intégration des deux pays à l'OTAN aboutisse finalement à une perte de souveraineté de la Grèce sur les îlots de la mer Egée; quant aux arguments du LAOS... difficile d'en faire une synthèse tant leur confusion est grande d'après cet article, mais il en ressort clairement que son porte-parole n'est pas du tout content que la délégation turque foule le sol grec ! A cela, rien d'étonnant.

Ce que tout le monde souligne en revanche, c'est l'absence d'avancée sur les questions encore irrésolues comme la délimitation du plateau continental, l'état de « casus belli » décrété il y a quelques années par le Parlement turc contre la Grèce et non encore levé, la situation des minorités musulmanes en Grèce et grecques orthodoxes en Turquie... D'autres sujets plus spécifiques ont fait l'objet d'analyses particulières. Le journal Ethnos, s'est par exemple fait l'écho le plus bruyant d'un sujet qualifié de « chaud »: lors d'une rencontre avec cinq directeurs de grands journaux grecs, le premier ministre turc aurait donné une sorte de leçon de journalisme en leur conseillant de ne pas accorder trop d'importance aux incidents liés à la violation de l'espace aérien grec par des avions de geurre turcs, par exemple. Cette remarque a assez violemment déplu au directeur de Ethnos, qui a répliqué par une sentence sur le rôle des médias dans une démocratie digne de ce nom. Le journal To Vima, de son côté, a insisté sur le projet de gazoduc IGTI, qui doit alimenter en gaz la Bulgarie et jusqu'à l'Italie, mais dans lequel la partie turque tarde à s'investir, et sur l'immigration clandestine qui vient s'échouer sur les îles grecques de la mer par manque de respect par la Turquie de ses engagements de rapatriement.

Enfin, pour donner une touche d'humanité à ce compte-rendu de visite, le journal To Vima consacrait un article à Mme Erdogan, décrite comme une femme discrète et avare de paroles mais absolument charmante et très intéressée par tout ce qui lui a été donné de voir ou d'entendre pendant ses visites (d'un lycée comme du musée archéologique) – et plus encore, par la dégustation d'une mousse au chocolat... grecque.

Nous laisserons la conclusion au journal Avghi, qui s'est livré à une comparaison des commentaires faits par la presse turque et par la presse grecque sur cette visite. « Malgré un bon accueil, la presse grecque a souligné que le premier ministre turc n'avait pas reculé d'un pouce sur les grands sujets qui posent problème entre les deux pays. La presse turque en revanche s'est plu à répéter que le dirigeant turc avait réussi à signer 22 accords qui ouvrent la voie au réglement des différents entre les deux pays. »