Pussy Riot et le Kremlin : « la position la plus inhumaine possible »

Article publié le 22 août 2012
Article publié le 22 août 2012
Pour Andreï Erofeev, le procès intenté contre le groupe punk Pussy Riot a un air de déjà-vu : le célèbre conservateur, spécialiste d’art contemporain, avait été condamné en 2010 à la suite d’une exposition critique à l’égard de la religion. Pour lui, la condamnation des Pussy Riot vise en réalité à diviser les deux principales forces de la société : l’Église et la culture moderne.
Les critiques de l’étranger ne font ni chaud ni froid à Poutine, et le régime a atteint le summum du cynisme.

cafebabel.com : Monsieur Erofeev, il y a deux ans, vous avez comparu devant un tribunal moscovite pour « incitation à la haine religieuse », à la suite de votre exposition « Art interdit ». Pour vous aussi, le procureur avait requis trois ans de camp de travail. Avez-vous un sentiment de déjà-vu ?

Erofeev : J’ai plutôt l’impression que la procédure dont Iouri Samodourov et moi avons fait l’objet était un test, au cours duquel toutes les méthodes utilisées actuellement ont été expérimentées. Les « victimes » qui ont témoigné contre nous à l’époque s’étaient fait dicter leurs déclarations par l’enquêteur. Elles avaient affirmé que leurs sentiments religieux avaient été heurtés. Et ces simples témoignages avaient suffi, sans nécessiter de preuves. Dans l’affaire « Pussy Riot », on voit réapparaître le recours à des expertises fantaisistes.

cafebabel.com : A l’époque, vous aviez affirmé que le Kremlin était derrière ce procès. On entend dire la même chose dans l’affaire « Pussy Riot ». Quel est l’intérêt du Kremlin là-dedans ?

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Erofeev : Le Kremlin se sert d’abord de ce type de procès pour se venger de personnes bien précises. Mais le sens de ces procès est à chercher plus loin : le machiavélique Vladislav Sourkov, celui qui tire les ficelles au Kremlin, vient juste d’être nommé responsable des relations avec l’Église. A travers de tels procès, il met en conflit les deux forces, spirituelle et créatrice, les plus influentes de l’ère post-soviétique, à savoir l’Église et la culture moderne.

cafebabel.com : Et quel profit en tire-t-il ?

Erofeev : Le régime parvient ainsi à diviser les deux forces les plus importantes de la société. La proximité entre l’Église et la culture moderne était bien plus forte à l’époque de la pérestroïka. Mais au cours de la dernière décennie, l’Église est devenue une sorte de substitut du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique, ndlr), elle incarne désormais le noyau réactionnaire de notre société, c’est elle qui alimente l’aversion à l’égard des occidentaux, à l’égard des personnes modernes en général. Cette transformation est une conséquence directe de la collision orchestrée au sommet de l’État. Dans ce cadre, Sourkov est un homme très cynique : il soutient aussi bien l’Église que les artistes modernes, comme Marat Guelman, mais pour ensuite les monter les uns contre les autres. Il en résulte un clivage profond dans la société, qui n’existait pas en tant que tel dans les années 1990.

cafebabel.com : Pour l’Église aussi, ces derniers temps, le vent tourne…

« Poutine joue volontiers les mauvais garçons, c’est un rôle qui lui plaît. »

Erofeev : Sans aucun doute. Le revers de la médaille est une vague anticléricale, dirigée en particulier contre le patriarche Cyrille et son style de vie pompeux. Nous avons assisté récemment à plusieurs scandales. La première polémique portait sur une montre coûteuse appartenant au patriarche, la seconde concernait son immense appartement, en plein centre de Moscou.

cafebabel.com : Que pensez-vous du jugement rendu à l’encontre des jeunes femmes du groupe Pussy Riot ?

Erofeev : À l’époque de notre jugement, Dimitri Medvedev était au pouvoir, il était assisté d’une série de conseillers responsables. Aujourd'hui, le président s’appelle Vladimir Poutine, et la procédure dans son ensemble ne permet qu’une issue : le Kremlin veut faire la démonstration de la position la plus inhumaine possible.

cafebabel.com : Le Kremlin se fiche-t-il donc des critiques, très dures, qui se sont exprimées à l’étranger ?

Erofeev : Par ce procès, le Kremlin montre en effet qu’il se fiche totalement de la critique internationale. Poutine joue volontiers les mauvais garçons, c’est un rôle qui lui plaît. Et cette motivation, que l’on pourrait presque qualifier de sadique, différencie le régime actuel de celui de l’impotent Brejnev : ce dernier faisait des erreurs, parce qu’il était vieux et faible. Le régime actuel prouve qu’il a atteint le stade ultime du cynisme et de l’égoïsme.

cafebabel.com : Comment peut-on réagir face à une telle situation ?

Erofeev : L’opposition doit être en mesure de proposer une alternative éthique face à ce cynisme et à cet égoïsme. L’action menée par les Pussy Riot répond précisément à cette aspiration : les jeunes femmes ont voulu montrer le caractère immoral de la proximité entre l’Église et le Kremlin.

cafebabel.com : Leur action n’a-t-elle pas eu pour effet de diviser encore davantage la société ?

Erofeev : Ce qui effraie le régime dans l’action des Pussy Riot, c’est qu’elles ont fait exploser le cadre habituel de la performance artistique : trois jeunes femmes implorent la Vierge Marie - au nom du peuple russe - de chasser Poutine. En quelques semaines, plusieurs millions de personnes ont vu cette vidéo. Aujourd'hui, si vous tapez « Vierge Marie » sur un moteur de recherche, le premier résultat qui apparaît est « Chasse Poutine ». Cela faisait longtemps que l’art n’avait pas eu un tel effet chez nous en Russie ! Les Pussy Riot ont quitté l’espace de l’art pour faire irruption dans l’espace de l’Église. Cette disparition des frontières a exercé une provocation à l’égard de l’Église et de l’État.

cafebabel.com : En 2010, vous avez été condamné à une sanction financière. Ce jugement a-t-il eu pour vous d’autres conséquences ?

Erofeev : Bien sûr. J’ai désormais un casier judiciaire, ce qui fait de moi une sorte de proscrit : les institutions officielles russes ne veulent plus rien avoir à faire avec moi.

L’auteur de cet article, Moritz Gathmann, est membre du réseau pour l’actualité sur l’Europe orientale n-ost.

Photos : Une © freights for lunch/flickr; Vidéo: (cc)CNN/YouTube