Puerta del Sol : voyage au cœur du mouvement du 15 mai

Article publié le 24 mai 2011
Article publié le 24 mai 2011
Les Espagnols en ont assez et sont indignés. Ils exigent une société plus égalitaire et un système politique qui ne soit pas subordonné aux pouvoirs économiques. Les campeurs de la Puerta del Sol à Madrid imagiment simplement un autre monde. Plongée dans l’épicentre de la « Spanish revolution ».

Le mouvement du 15 mai (ou « Toma Plaza » ou encore « Camping sol ») change tous les jours de nom, de structure, mais se bat bec et ongle au cœur de Madrid. Des jeunes, des étudiants, des boursiers, des chômeurs, des personnes ayant des emplois précaires… mais aussi des familles, des personnes âgées, des mères avec leurs enfants ou encore des personnes avec des emplois stables sont affectés. La Puerta del Sol s’est transformée en un regroupement hétérogène où toutes les classe sociales débattent sur la situation et tentent de proposer des solutions. « J’ai rajeuni de 30 ans », raconte un homme aux cheveux blancs au cours d’une assemblée.

La sortie du métro s’est trouvée totalement tapissée du mot d’ordre des manifestants. Des feuilles et des marqueurs sont à disposition de tous. « Nous ne sommes pas contre le système, c’est le système qui est contre nous », montre l’une des pancartes placée en dessous d’une énorme publicité pour un shampooing. Une voix s’adresse à la foule qui s’assoit « Camarades, l’assemblée va commencer. » Pas de sigles, pas de partis, pas de syndicats ni de collectifs, le peuple exige une véritable démocratie. Un groupe composite uni par l’indignation, le ras-le-bol et la honte devant la corruption.

Madrid

Bienvenue dans l’Agora

Deux comiques d’environ 35 ans en habit de cérémonie, brandissant chacun un cigare, parodient l’attitude des dirigeants économiques. « Vous allez finir par passer dans le cerceau », rient-ils, un hula hoop dans la main. Un homme distribue la liste noire des politiques accusés de corruption dans les prochaines élections, un autre donne celle des salaires de quelques responsables politiques. Une fille fait de la propagande contre la tauromachie. « Pas ici, non », lui répond-ton, « c’est un mouvement apolitique qui demande uniquement un vote responsable pour en finir avec la dictature du bipartisme. Nous ne voulons pas non plus qu’il y ait de l’alcool sur la place. Aujourd’hui, nous donnons la priorité à la révolution. »

La statue de Charles III est le centre logistique. A l’intérieur, on peut trouver des plantes « c’est pour rendre le lieu plus agréable », explique Alicia. Tout autour sont installées les différentes commissions, elles relèvent de : la communication, l’alimentation, l’action sociale, le nettoyage, l’infrastructure, l’organisation interne, et la durée de la protestation. Sol ressemble à un petit village autogéré, auto-organisé par des volontaires, où tout le monde apporte ce qu’il peut. Sur un lampadaire, on peut voir un carton sur lequel sont indiquées les nécessités les plus urgentes : nourriture, couvertures, étagères… Le village Sol dispose déjà d’un service de garderie, d’une zone de lecture, et dans le petit bout de terrain qui entoure les deux fontaines de la place, on a commencé à cultiver des légumes. Un peu plus loin se trouve le stand d’information où l’on distribue des pamphlets. On récolte des signatures et on donne diverses informations sur ce qu’il faut faire en cas d’arrestations.

Puerta del Sol, Madrid

Le germe est déjà semé

« Nous devons éteindre la télévision, sortir de chez nous, parler avec les gens des sujets qui nous préoccupent, de comment nous pouvons les résoudre et comment rester solidaire»

Les impressionnantes photos aériennes de ces regroupements à Madrid montre l’importance de ce mouvement. Toutefois, la véritable « Spanish revolution » se gère à chaque coin de rue. Dans l’une des rues adjacentes à la place, une demie centaines de personnes se sont regroupées pour se protéger de l’implacable soleil de la mi-journée et pour parler éducation. Au fil de l’après-midi, le groupe devient plus nombreux jusqu’à être 300. On discute du modèle des écoles démocratiques qui placent les élèves au cœur de leurs propres apprentissages. Tous sont assis sur le sol et applaudissent dans le langage des sourds (ils agitent leurs mains en l’air) afin de ne pas interrompre ou ralentir le fil de la discussion. « Bien, nous allons voter la proposition », signale, via un mégaphone, l’animateur du groupe de travail. A terre, un jeune plus chevronné dans ce type de débat démocratique le corrige : « dans les assemblées, on ne vote pas, il faut procéder par consensus ». C’est normal, il s’agit d’une première expérience pour beaucoup d’entre eux qui ont récupéré, ces derniers jours, les rênes d’un débat qui les concerne tous.

Selon la commission pour la durée du campement, le mouvement gagne tout Madrid. « Nous devons éteindre la télévision, sortir de chez nous, parler avec les gens des sujets qui nous préoccupent, de comment nous pouvons les résoudre et comment rester solidaire », explique un homme d’une trentaine d’années à un ancien avec une étincelle dans les yeux. Redonner la voix au peuple. Même s’il est tard, le campement Sol se lève, le germe a déjà été semé, et pas seulement à Madrid mais également dans d’autres villes espagnoles et du monde. C’est la reconquête d’un sens commun, le sens de ce qui est commun. La rue nous appartient. La politique nous appartient.

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Photos : Une © Ratamala/Flickr ; Texte : © Toni Juliá/Flickr ; Vidéo : papaedu1/Youtube