Prune Antoine : la fille et le moudjahidine

Article publié le 10 novembre 2015
Article publié le 10 novembre 2015

Djahar est différent, agréablement différent. Prune fait sa connaissance en été, au bord d'un lac de baignade à Berlin, et commence à le suivre. Une amitié entre une féministe et un apprenti salafiste - d'où est né en 2015 le premier livre de la journaliste française.

Celui qui s'attend ici à une fade histoire d'amour entre une jeune française émancipée et un séduisant salafiste originaire du Caucase, peut s'épargner la suite de la lecture. La fille et le Moudjahidine, premier roman de Prune Antoine, représente bien plus que ça. Ce n'est pas non plus une de ces nombreuses histoires de jeunes femmes d'Europe qui disparaissent en Syrie pour faire la Guerre Sainte en tant que futures épouses de djihadistes. Loin de là.

Prune, jeune journaliste qui vit à Berlin, fait bronzette topless au bord d'un lac au cours de l'été 2013. Djahar, la petite vingtaine, dont la famille a fui le Caucase pour l'Allemagne, est assis non loin d'elle avec quelques amis. C'est une expat' qui exerce au coeur du quartier branché de Prenzlauer Berg le métier le plus populaire de la capitale - « quelque chose dans le monde des médias ». Lui, demandeur d'asile, qui a arrêté plusieurs formations, possède un « diplôme de débrouille internationale ». À première vue, ces deux-là n'ont rien en commun. Sauf peut-être le fait qu'ils viennent tous les deux de cultures différentes. Et que la vie les a fait s'échouer en Allemagne à un moment donné et pour diverses raisons.

« Slivka » et Clyde

Djahar est différent. Assez prolo, il fanfaronne sur sa passion pour différents arts martiaux et surnomme avec amour sa nouvelle connaissance Slivka (Prune en français, nda). Prune Antoine, qui tient là une bonne histoire et a déjà travaillé sur différents reportages dans la région d'origine de Djahar, est sous le charme. Dès qu'elle reçoit le premier message par WhatsApp, elle suit sa trace : le duo se retrouve dans un immeuble en béton préfabriqué d'une petite ville d'Allemagne de l'Est, où vit Djahar, pour un dîner avec sa famille, sceptique. « Ce qui m'intéresse d'abord chez lui, c'est son parcours d'intégration... et son rapport à la violence dans une société allemande très policée », écrit-elle dans sa préface.

Mais un jour, Djahar commence à se laisser pousser la barbe. Il montre fièrement à Prune la vidéo de la décapitation du journaliste américain James Foley en Syrie. Il voudrait maintenant partir faire le djihad, passe des heures devant son ordinateur. Rien ne le retient en Allemagne. Et soudain, l'idée d'un one way ticket trip lui semble être son seul recours plausible. Mais Prune n'a jamais eu la trouille, dit-elle. « Sinon, j'aurais tout arrêté. Certes, je suis très curieuse, mais je suis aussi une vraie froussarde. »

Beaucoup de personnes lui auraient demandé s'il n'y a jamais rien eu entre eux, raconte Prune. « Les gens ont généralement du mal à croire à une véritable amitié entre un homme et une femme », riposte la jeune française. C'est cette amitié justement, cette relation franche et fraîche entre les deux qui se démarque des articles de la presse quotidienne où l'on ressasse la radicalisation de jeunes européens, mais aussi et tout particulièrement l'insolence charmante de Prune, qui caractérisent ce récit.

Au-delà de l'histoire de Slivka et de Djahar, La fille et le moudjahidine est un regard sur notre société d'intégration allemande et européenne. Partout en Europe, des voix xénophobes se font entendre de plus en plus fort et de plus en plus souvent, jusque dans des programmes de partis. « Ici en Allemagne, des commentaires ouvertement racistes et des actions contre des personnes différentes sont de plus en plus accompagnés d'un "on ne peut plus rien dire". C'est devenu un mot d'ordre chez Pegida, Legida, etc », selon Prune Antoine.

Plus que sur la religion, c'est sur la difficulté de faire cohabiter deux cultures que cette amitié avec Djahar a ouvert les yeux à Prune. « Comment peut-on de nos jours concilier sa patrie d'adoption et ses origines sans pour autant devenir schizophrène ? » Une schizophrénie que Prune aime mettre au premier plan dans ses articles et sur son blog Plumaberlin. C'est peut-être pour cela et malgré tous ses remords qu'elle a fini par se décider à publier l'histoire de Djahar. Parce que « ces Djahar nous disent quelque chose sur la société occidentale dans laquelle nous leur offrons de vivre ».