Prostitution gay en Europe, l'exemple significatif clermontois – Volet 1

Article publié le 9 décembre 2009
Article publié le 9 décembre 2009
Clermont-Ferrand est la plus grosse ville étudiante d'Auvergne avec plus de 15.000 personnes engagées dans les études supérieures. Qui dit études dit argent et qui dit étudiant dit souvent précaire. Ainsi, on voit croître la pratique qui amène certains étudiants et étudiantes à se faire payer pour des prestations sexuelles.
La prostitution étudiante est un phénomène qui explose partout en Europe et la France n'est pas épargnée, pas plus dans sa capitale que dans ses provinces.

Avec la démocratisation d'internet de nombreux sites web drainent un marché gigantesque d'étudiants qui se prostituent, à l'instar de <gayromeo.com>, le géant du marché européen, traduit en plus de cinquante langues. Pour notre enquête, nous faisons la rencontre de celui que nous appellerons Christian, escort gay en Auvergne, qui nous explique les rouages de ce nouveau cybermarché.

« En fait ces sites comportent tous une petite partie « Site de rencontre », qui est minime, et une partie escort. Quand on entend escort dans le milieu, cela ne veut pas dire autre chose que prestation de services sexuels. Bien que le marché français fonctionne très bien ces sites sont basés dans les autres pays européens pour échapper à la censure française. Par exemple <gayromeo.com> est basé en Allemagne », explique Christian.

L'éternelle guerre des prix Paris/province

Une ville comme Clermont-Ferrand draine un marché de plus d'une centaine de clients, « ce qui est considérable » souligne Christian. À titre de comparaison, ce même site recense près de 4.000 inscrits avec environ deux cents connectés en permanence pour proposer leurs services sur la capitale. La demande parisienne est considérable et entraîne une baisse générale des prix, une baisse amortie souvent par une accélération des cadences. La province, au marché plus restreint, permet toutefois quelques ajustements...

« C'est comme ça qu'on équilibre les coûts avec la province. En Auvergne, l'avantage c'est qu'il y a moins de concurrence : on peut être globalement un peu plus cher parce qu'il y a moins de monde. En revanche, à Paris ce qui est bien c'est la possibilité de conserver son anonymat et disons-le, même quand je suis pas connecté à mes sites, j'ai quand même près de dix demandes par jour. », remarque Christian.

Du bouche à oreille

C'est le bouche à oreille qui a permis à Christian de découvrir ces sites et ce nouveau marché. « Moi c'est quelqu'un qui m'a proposé une fois de faire un plan à trois avec un client qui payait, j'ai trouvé ça rigolo et j'ai essayé, je n'avais pas particulièrement besoin d'argent. En ce qui concerne internet, je me suis inscrit sur des sites d'abord par curiosité mais une fois fait, on se rend compte que ça marche très bien. À Clermont-Ferrand, il y a un véritable marché, une énorme demande en fait. Si on veut comparer, à Paris, il y a certes des centaines d'escorts mais la demande est énorme d'où une très grosse variété des tarifs. Ça peut aller de 80 € la soirée à    1.000 € la nuit, c'est selon les moyens des gens en fait. »

Une clientèle qui se divise en trois

Pour notre interlocuteur, la clientèle se divise en trois tiers...

« Le premier tiers ce sont les célibataires homos qui savent qu'ils ne vont pas commencer une histoire amoureuse et qui veulent s'offrir une soirée sexe. Le deuxième tiers ce sont les homos en couple s'ils cherchent une troisième personne, ou bien en cachette de leur concubin. Enfin, le dernier tiers c'est celui des bisexuels et des homos non assumés, ce sont souvent des gens mariés qui ont des enfants et qui viennent en fin de journée de travail.

Après ce qu'il faut savoir c'est qu'on rencontre aussi des gens intéressants. Il y a aussi une sorte de prestation culturelle, intellectuelle. J'ai des clients qui m'emmènent régulièrement au resto, à l'opéra ou souvent à l'étranger. Ce sont parfois des anciens clients avec lesquels je passe la soirée sans qu'il y ait de prestation sexuelle ou un quelconque échange financier. »

On s'interroge alors sur la possible naissance de rapports « amicaux » avec la clientèle ; notre interlocuteur répond alors : « Eux peuvent s'accrocher mais les escorts s'accrochent rarement sauf s'ils aiment les vieux, ce qui est rare. Le danger pour nous dans l'amitié, c'est qu'un client nous considère comme un ami avec lequel on couche et qu'au bout du compte, il ne nous paye pas. Le sexe doit rester une prestation de service, sinon le marché tombe à l'eau. Autant certains clients, rares, viennent consommer leur prestation, autant la majorité s'intéresse à la vie de l'escort qu'ils côtoient. Ils s'inquiètent de nos études, de nos centres d'intérêt, parfois de la famille et prennent régulièrement des nouvelles. Les clients ne se connaissent pas entre eux. C'est d'ailleurs une énorme faute que de parler d'un client à un autre client, d'une part parce qu'ils ont leur petite sensibilité et d'autre parce que, pour la plupart, ils acceptent mal le fait de payer. En général ils évitent la question de la prostitution et payent le plus vite fait pour fuir le sujet. Certains encore payent en faisant une touche d'humour, genre « Comment va le business ? » »

Un business qui peut rapporter gros

Le « business » justement peut se manifester sous une multitude d'échelles, explique Christian : « Par exemple, il y a pas mal de garçons qui ne font que ça de leur vie et qui gagnent vraiment très très bien leur vie. Ils passent leur temps entre les lits et les salles de muscu sans rien faire d'autre, honnêtement je m'inquiète sur le devenir de ces gens mais il faut reconnaître qu'ils se font facilement jusqu'à 10.000 € par mois. Un escort lambda comme moi touche près de 1.500 € par mois mais il n’a rien à voir avec ceux dont je viens de parler pour qui les rendez-vous et l'entraînement visant à avoir une plastique de magazine, sont planifiés au détail près. »

D'autres enfin se prostituent pour arrondir leurs fins de mois, un phénomène qui, contrairement aux idées reçues, n'a rien à voir avec les catégories sociales des individus en question. « Je connais par exemple un ingénieur qui touche près de 4.000 € par mois et qui fait ça pour avoir plus d'argent, rien à voir avec le sexe industriel » précise Christian en confiant qu'il existe aussi des « prestations exceptionnelles » : « Il arrive qu'un escort se voit donner par un client la mission d'organiser une soirée avec cinq ou six autres escorts. Dans ces soirées on touche près de 600 € la soirée. J'en fais environ une tous les mois dans un très grand hôtel parisien. »

Mais encore ?

Au final de cette interview nous découvrons une toile française de la prostitution gay finement tissée du fait de l'ergonomie d'internet, permise par les différences entre les législations européennes. Contrairement à l'idée reçue, l'escort lambda n'est pas un inculte qui n'avait pas d'autre choix dans la vie, mais souvent des étudiants dont la décision de se prostituer est le fruit à la fois d'une recherche de pragmatisme financier banalisant le rapport sexuel loin des violons qui accompagnent souvent les articles liés à la prostitution, à la fois une démarche visant plus ou moins consciemment à exister auprès des clients. S'il nous a été confié l'existence d'une dimension initiatique de la prostitution dans certains milieux gay, on peut toutefois s'interroger sur l'aspect résiduel de telles pratiques « culturelles ». Si un escort clermontois lambda trouve comme ses collègues le moyen de voyager beaucoup et de gagner de l'argent facilement, reste à savoir comment les clients vivent cette expérience, question qui fera l'objet d'un deuxième volet de cet article.

 B. Boyer