Prostitution en Bulgarie : rencontre avec les travailleuses du sexe

Article publié le 18 mars 2014
Article publié le 18 mars 2014

En Bul­ga­rie, la pros­ti­tu­tion n'est ni tout à fait lé­gale, ni tout à fait illé­gale. Les pros­ti­tuées ont une exis­tence dif­fi­cile et sont sou­vent vic­times de vio­lences. Notre journaliste bulgare a eu l'op­por­tu­nité de ren­con­trer cer­taines de ces tra­vailleuses du sexe, qui lui ont ra­conté leurs his­toires.

As­sises sur de simples ma­te­las, Magda et Na­ta­lia fument tran­quille­ment des ci­ga­rettes. On peut voir leurs cuisses et leur vi­sage. Les deux femmes ob­servent avec cu­rio­sité la per­sonne en face d'elles, ***, qui les re­garde aussi.

Les « tra­vailleuses du sexe », comme les ap­pellent les or­ga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales, ont pour ha­bi­tude de se mé­fier des jour­na­listes. Il est rare qu'elles en re­çoivent sur leur lieu de vie, le­quel se ré­sume d'ailleurs le plus sou­vent à une lo­ca­tion à court terme. Mais Magda a dé­cidé de me faire confiance et m'a reçue chez elle. Son lo­ge­ment est situé au centre de Sofia, la ca­pi­tale bul­gare. Il se ré­sume à une pièce de taille moyenne et à un cou­loir, et on peut dire que c'est loin d'être un nid douillet. À la fin de la jour­née, Magda et Na­ta­lia ne se­ront plus co­lo­ca­taires. Elles dé­mé­nagent.

« Au­jour­d'hui je suis bri­sée, mais il y a en­core quelques an­nées, j'étais vrai­ment une très belle femme ! » me confie Na­ta­lia. « At­ten­dez, je vais vous mon­trer des pho­tos. » Elle pointe du doigt un album. Sur tous les cli­chés qu'il contient elle pose à côté d'un homme, à chaque fois dif­fé­rent.

« Écoeurée à vie »

Na­ta­lia et Magda se connais­saient grâce à leurs fa­milles bien avant de se pros­ti­tuer. Magda, qui vend son corps de­puis 15 ans, me ra­conte à quel point elle a été sur­prise de voir un jour Na­ta­lia à une gare rou­tière. Celle-ci était venue s'y pros­ti­tuer pour la pre­mière fois. « Je lui ai dit de ren­trer tout de suite chez elle ou qu'elle le re­gret­te­rait amè­re­ment. Elle ne m'a pas écou­tée... », ex­plique Magda. En Bul­ga­rie, comme dans tous les autres pays, les lieux de pros­ti­tu­tion vont des ap­par­te­ments aux bor­dels (lieux de plus de trois pros­ti­tuées), en pas­sant par les sa­lons de mas­sages, les bars et les clubs. Magda et Na­ta­lia tra­vaillent en in­dé­pen­dantes, di­rec­te­ment dans leur lo­ge­ment. Ainsi elles peuvent « dé­fi­nir leurs propres règles » et re­fu­ser des clients. « Au début j'étais ti­mide, très ti­mide », dé­clare Magda. « Au­jour­d'hui en­core j'éteins les lu­mières, quand vient le mo­ment. »

Magda a vu des choses qui l' « ont écœu­rée à vie ». Comme ce jour où un client lui a de­mandé de dé­fé­quer sur son ventre. Elle a re­fusé. Magda se rend chez le gy­né­co­logue plus sou­vent que la plu­part de ses col­lègues. Elle re­fuse les rap­ports sans pro­tec­tion. Elle m'avoue ce­pen­dant que beau­coup de filles les ac­ceptent, car ils sont mieux payés.

Rayna Di­mi­trova, qui tra­vaille à la Fon­da­tion pour la Santé et le Dé­ve­lop­pe­ment So­cial de Bul­ga­rie, se sou­vient que Magda y avait au­tre­fois été une des rares femmes bé­né­voles. Elle don­nait des conseils aux autres pros­ti­tuées, leur ex­pli­quant com­ment se pro­té­ger de la vio­lence ou com­ment in­sis­ter au­près des clients sur l'uti­li­sa­tion du pré­ser­va­tif. 

Magda tra­vaille pour 100 levs bulgares de l'heure, soit un peu plus de 50 euros. À l'étran­ger, les ta­rifs tournent au­tour de 120 euros. Elle a déjà tra­vaillé dans plus de cinq pays eu­ro­péens dont la France, l'Al­le­magne et la Suisse, la plu­part du temps dans des bor­dels. Dans ce genre d'en­droits, on a la sen­sa­tion d'être dans « une mai­son de pou­pée. C'est joli et confor­table, il y a des bou­gies, des ri­deaux... » se sou­vient Magda de­puis son ap­par­te­ment dé­pouillé et en­fumé. « On pré­sente les filles au client et il choi­sit celle qu'il veut. »

Magda et Na­ta­lia af­firment que ren­trer en contact avec des gens de « ce bu­si­ness » à l'étran­ger est fa­cile, sur­tout grâce aux pu­bli­ci­tés sur le Net. La Bul­ga­rie fai­sant par­tie de l'Union eu­ro­péenne, il n'y a pas be­soin de dis­po­ser de do­cu­ments par­ti­cu­liers. Les deux femmes sou­tiennent que la pros­ti­tu­tion en Eu­rope oc­ci­den­tale est do­mi­née par « de nom­breux Eu­ro­péens de l'Est ».

Une se­maine en­vi­ron après notre pre­mière ren­contre, nous al­lons voir l'im­meuble où se trouve leur nou­veau lo­ge­ment, avant d'en­trer dans un café. Un petit groupe de per­sonnes se tient tout près. Deux gar­çons ef­fé­mi­nés d'en­vi­ron dix-huit ans qui me jettent un re­gard soup­çon­neux et une fille d'une ving­taine d'an­nées. Ce sont les nou­veaux co­lo­ca­taires de Magda. Eux aussi se pros­ti­tuent. Une pe­tite fille est très heu­reuse de voir Magda et étreint ses jambes. C'est la fille de sa co­lo­ca­taire. Pas loin, un voi­sin ob­serve le groupe qui ba­varde joyeu­se­ment. Quelques nuits au­pa­ra­vant, les quatre co­loc' ont eu des re­la­tions sexuelles avec le même client.

« Ce que cette per­sonne vou­lait était tel­le­ment écœu­rant»

« Il était vrai­ment écœu­rant », me confie Magda, alors que nous sommes main­te­nant as­sises dans un café. Le terme « écœu­rant » re­vient sou­vent dans son récit. « Il est ar­rivé et a payé pour être avec nous. Ce que cette per­sonne vou­lait était tel­le­ment écœu­rant. Il vou­lait que les gar­çons fassent des choses vrai­ment écœu­rantes. Et il a une femme et des en­fants ! Je ne pou­vais pas le sup­por­ter, alors je suis par­tie, c'était ri­di­cule. »

Magda est mère de trois en­fants, dont l'aîné a 22 ans. Elle les voit tous les weekends, mais aucun d'eux ne sait ce qu'elle fait dans la ca­pi­tale. « L'une des rai­sons pour les­quelles je conti­nue à faire ce que je fais, c'est que je veux ache­ter un ap­par­te­ment pour mes en­fants. Bien­tôt je met­trai fin à tout ça et ce sera ter­miné ! » Je lui de­mande quand cela va ar­ri­ver. Elle ré­pond avec un sou­rire presque cou­pable : « bien­tôt ! »

La Bul­ga­rie, contrai­re­ment à d'autres pays comme l'Al­le­magne, n'a au­cune lé­gis­la­tion en ce qui concerne la pros­ti­tu­tion. Ce n'est ni légal, ni illé­gal, bien que le proxé­né­tisme, le tra­fic d'êtres hu­mains et la pros­ti­tu­tion for­cée soient illé­gaux.

Au­cune pro­tec­tion

« Per­sonne ne pro­tège les pros­ti­tuées en Bul­ga­rie. Dans cer­tains pays oc­ci­den­taux, la po­lice les pro­tègent, mais ici les ins­ti­tu­tions n'en ont rien à faire », ex­plique Rayna. Par le passé, un mé­de­cin de la Fon­da­tion pour la Santé et le Dé­ve­lop­pe­ment So­cial se dé­pla­çait di­rec­te­ment chez les pros­ti­tuées. Mal­heu­reu­se­ment au­jour­d'hui, il n'y a plus qu'une simple in­fir­mière qui pra­tique des tests san­guins. L'or­ga­ni­sa­tion va bien­tôt de­voir cher­cher de nou­veaux fi­nan­ce­ments car ses an­ciens contrats ar­rivent à échéance. Les aides fi­nan­cières al­louées au Fonds mon­dial de lutte contre le sida ont été dras­ti­que­ment re­vues à la baisse ces der­nières an­nées.

Magda est dure avec elle-même, se qua­li­fiant sou­vent d'« idiote ». Et elle pense la même chose des autres pros­ti­tuées. Avant de vendre son corps, ce­pen­dant, la vie était loin d'être rose. Son mari est mort peu de temps après leur ma­riage et Magda a alors été ad­mise en cli­nique psy­chia­trique à cause d'une dé­pres­sion ner­veuse. On l'a for­cée à se pros­ti­tuer dans les an­nées 90, époque folle où « il y avait bien plus de sou­te­neurs que main­te­nant » : Magda est tom­bée amou­reuse d'un homme et un ami de ce­lui-ci, proxé­nète, l'a en­fer­mée dans un ap­par­te­ment où il fai­sait venir des hommes. Au début, « c'était ex­trê­me­ment pé­nible ». Elle s'est en­fuie au bout de quelques mois, et comme elle n'avait pas un sou et qu'elle se sen­tait déjà salie, elle a conti­nué à se pros­ti­tuer pour ga­gner sa vie.

À la fin de notre conver­sa­tion, Magda rentre chez elle. La fille de sa co­lo­ca­taire se pré­ci­pite alors vers elle et étreint ses jambes à nou­veau. Le voi­sin conti­nue de les ob­ser­ver d'un re­gard oblique.

Tous propos recueillis par Nevena Borisova, à Sofia.