Prostituées Nigérianes en Italie : du rêve à l'esclavage

Article publié le 11 juillet 2014
Article publié le 11 juillet 2014

Selon la Glo­bal Ini­tia­tive against Trans­atio­nal Or­ga­ni­sed Crime, au moins 10 000 jeunes Ni­gé­rianes sont contraintes à la pros­ti­tu­tion en Ita­lie. Com­ment est-ce que le rêve mé­di­ter­ra­néen se trans­forme en es­cla­vage ?

Ola­ri­che a 15 ans. Elle vit dans un vil­lage près de Benin City, au Ni­gé­ria. Pour sur­vivre, sa fa­mille vend les lé­gumes du jar­din. L’ado­les­cente est en train d'ai­der sa mère lorsque Fa­tima, une cliente ré­gu­lière, lui pro­pose d’émi­grer en Ita­lie. Elle est dis­po­sée à prendre en charge le coût du voyage : une fois ar­ri­vée au pays, Ola­riche pourra tra­vailler pen­dant quelques mois comme ba­by­sit­ter chez la sœur de Fa­tima, afin de rem­bour­ser le tra­jet. Puis elle sera libre de faire ce qu’elle veut : les op­por­tu­ni­tés sont nom­breuses en Ita­lie, et la jeune fille pourra ga­gner suf­fi­sam­ment d’ar­gent pour en­tre­te­nir sa fa­mille, res­tée au Ni­ge­ria.

Voici com­ment dé­bute gé­né­ra­le­ment l’his­toire de mil­liers de jeunes Ni­gé­rianes qui chaque année, sont ame­nées en Ita­lie et sont contraintes de se pros­ti­tuer sur les routes. Selon un ré­cent rap­port de la Glo­bal Ini­tia­tive Against Trans­atio­nal Or­ga­ni­sed Crime, le nombre de pros­ti­tuées ni­gé­rianes est en aug­men­ta­tion constante : on parle de plus de 10 000 jeunes filles, prin­ci­pa­le­ment si­tuées dans le Pié­mont (la ré­gion de Turin), en Lom­bar­die et en Vé­né­tie. La plu­part sont mi­neures et ne savent pas com­bien d’ar­gent elles doivent rap­por­ter à leur « maman ». C’est ainsi que se fait ap­pe­ler leur geô­lière qui, sour­noi­se­ment, les amène à se pros­ti­tuer.

Ola­ri­che ex­plique aux ser­vices so­ciaux qu’elle et la maman se sont mises d’ac­cord pour 45 000 nai­ras, soit 35 000 euros. « Je ne connais­sais pas le taux de change et cela m’a sem­blé être un bon ac­cord », ad­met-elle. La maman re­crute ses vic­times parmi les filles les plus jeunes et les plus déses­pé­rées. Elle convainc leurs pa­rents qu’elle s’oc­cu­pera d’elle comme s’il s’agis­sait de sa propre fille, et leur dé­peint un ave­nir en rose. Ar­ri­vées en Ita­lie, elles sont ven­dues à une autre « pro­tec­trice » qui leur af­firme sans mé­na­ge­ment que la pros­ti­tu­tion est l’unique moyen de rem­bour­ser leurs dettes. « Elle m’a donné des pré­ser­va­tifs et des vê­te­ments courts » : voici com­ment dé­bute la pros­ti­tu­tion sur les routes. 

Le tra­fic hu­main aug­mente parmi la dia­spora afri­caine

En avril der­nier, plus de 4 000 mi­grants ont re­joint les côtes ita­liennes en l’es­pace de deux jours. Si le taux de crois­sance dé­mo­gra­phique aug­mente en Afrique, les pro­grès éco­no­miques ne se tra­duisent pas par un meilleur ni­veau de vie chez les jeunes. Meur­tris par l’in­jus­tice so­ciale, ceux-ci per­çoivent en la Mé­di­ter­ra­née l’unique voie vers le salut. Dans 80 % des cas, la mi­gra­tion est ex­ploi­tée par des or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles, qui es­cortent les hommes à tra­vers le dé­sert jus­qu’aux côtés li­ba­naises et tu­ni­siennes, avant d’em­bar­quer vers l’Ita­lie. Le ré­seau des tra­fi­quants s’étend tou­jours un peu plus (on parle de tra­fic hu­main quand la vic­time est consi­dé­rée comme une mar­chan­dise). Le prix d’un être hu­main dé­pend de la dis­po­ni­bi­lité de la main d’œuvre, qui se ca­rac­té­rise le plus sou­vent par la pros­ti­tu­tion sur les routes ita­liennes et le tra­vail au noir dans les cam­pagnes. 

Le pacte spi­ri­tuel de l'es­cla­vage

Avec 177 mil­lions d’ha­bi­tants, le Ni­gé­ria est le pays le plus peu­plé d’Afrique. Bien qu’elle soit éga­le­ment la na­tion la plus riche du conti­nent, une grande par­tie de sa po­pu­la­tion vit dans une ex­trême pau­vreté. À celle-ci s’ajoute la ter­reur ré­pan­due par les groupes fon­da­men­ta­listes is­la­mistes, comme l’illustre le kid­nap­ping des ly­céennes par le groupe dji­ha­diste Boko Haram, qui a aussi tué des cen­taines de per­sonnes et brûlé églises et mos­quées.

La mi­sère ma­té­rielle et l’in­sé­cu­rité psy­cho­lo­gique per­mettent aux contre­ban­diers de duper ai­sé­ment les im­mi­grés, sur­tout s’il s’agit de femmes. Les jeunes se fient à la maman, qui leur vend du rêve au prix cher. Outre le manque ma­té­riel, une mes­quine pres­sion psy­cho­lo­gique les lie à leur ex­ploi­teuse : avant d’en­tre­prendre leur voyage, les jeunes filles doivent jurer de res­ti­tuer la somme né­go­ciée au­près d’une au­to­rité re­li­gieuse, le « Baba-loa ». Le contrat, sym­bo­li­que­ment signé de­vant les es­prits, en­chaînent les vic­times et dé­clen­che en elles un pro­fond sen­ti­ment de culpa­bi­lité lorsque la dette n’a pas été épon­gée. Les jeunes ap­portent au Baba-loa leurs ef­fets per­son­nels, des mèches de che­veux, des lam­beaux de vê­te­ments et même des gouttes de sang, afin de pou­voir pra­ti­quer les tra­di­tion­nels rites vau­dou : rompre le pacte si­gni­fie al­té­rer l’équi­libre pro­duit par les es­prits pro­tec­teurs. Le rap­port entre la maman et la vic­time n’est ja­mais aussi sy­mé­trique : la maman dé­cide com­bien d’ar­gent doit rap­por­ter chaque nuit la jeune fille, com­ment elle doit se vêtir et ce qu’elle doit dire lors­qu’elle est ap­pro­chée par la po­lice ou d’autres proxé­nètes.

Un par­cours dé­chi­rant de dé­per­son­na­li­sa­tion

L'as­pect le plus in­quié­tant est l’aber­rante dia­lec­tique de dé­per­son­na­li­sa­tion et d’hy­per­per­son­na­li­sa­tion dans la­quelle les jeunes sont vic­times. D’une part, elles vivent dans une condi­tion de dé­pen­dance constante, tout d’abord de leur père, puis de leur mère et, enfin, des es­prits. D’autre part, elles sont les seules res­pon­sables de leurs dettes. Le poids pa­ra­ly­sant de l’im­pos­si­bi­lité à les rem­bour­ser re­pose uni­que­ment sur leurs épaules. Le trans­fert des res­pon­sa­bi­li­tés a l’ef­fet d’une hy­per­per­son­na­li­sa­tion trau­ma­ti­sante que les jeunes filles ne réus­sissent pas à sup­por­ter. Les chan­ge­ments d’iden­tité et d’âge contri­buent éga­le­ment à l’an­nu­la­tion de leur per­sonne. L’âge des jeunes est fré­quem­ment mo­di­fié, car faire voya­ger une mi­neure est sou­vent pro­blé­ma­tique. Une fois en Ita­lie, elles peuvent re­de­ve­nir mi­neures, afin d’at­ti­rer da­van­tage de clients. Puis, lors­qu’elles ren­contrent les ser­vices so­ciaux, elles leur donnent un âge cor­res­pon­dant à leurs be­soins : une mi­neure ob­tient plus fa­ci­le­ment de pro­tec­tion, mais éprou­vera de plus grandes dif­fi­cul­tés à trou­ver du tra­vail.

Quan­d une jeune ni­gé­riane quitte sa fa­mille, elle signe sa condam­na­tion à l’es­cla­vage. Un es­cla­vage qui revêt au pre­mier abord l’es­poir, puis se ré­vèle de façon ir­ré­vo­cable, quand les pers­pec­tives d’ave­nir semblent étroites.