Projet crocodiles ou l'univers du sexisme ordinaire

Article publié le 6 septembre 2014
Article publié le 6 septembre 2014

« Pourquoi tu t’habilles comme ça si c’est pas pour que je te baise ? » La jeune fille à qui est adressée la réplique s’éloigne, alors que des gouttes de sueur perlent son front. La pique a été lancée par un crocodile, qui ricane dans son coin. Bienvenue dans Projet Crocodiles, ou l’univers du sexisme ordinaire, dessiné par Thomas Mathieu.

« Elles avaient toutes une histoire à me raconter »

Le jeune homme de 29 ans a fait ses études à Bruxelles dans le domaine de la BD. Avant Projet crocodiles, il abordait déjà le sujet des rapports entre hommes et femmes à travers sa BD Drague misère, où il racontait ses histoires et celles de ses copains en matière de séduction. Thomas s’est par la suite intéressé au thème du harcèlement : « J’en ai discuté avec mes amies, ma sœur, ma copine. C’était impressionnant, elles avaient toutes une histoire à raconter. » Par l’intermédiaire de son blog, Thomas lance un appel à contributions pour que ses lectrices lui envoient leur histoire personnelle qu’il dessine par la suite afin de la publier. « C’est quand Madmoizelle [magazine féminin, ndlr] a parlé du tumblr et mis un lien que ça a vraiment explosé, je croulais sous les histoires. »

Toute fille victime de harcèlement peut envoyer un mail à Thomas. « J’envoie toujours un brouillon de l’histoire avant de la publier, pour changer éventuellement des détails et être le plus proche possible de la réalité. » Dans ses histoires, Thomas représente tous les hommes en crocodiles. « Ça marchait bien graphiquement. Et surtout, je voulais rappeler l’image du prédateur qu’on retrouve dans l’univers de la drague, de l’agression. Mais comme tu peux le voir, je les dessine de manière enfantine pour qu’ils ne soient pas trop effrayants. Je ne voulais pas que ça fasse trop sentence non plus et qu’on tombe dans la caricature du méchant croco, ça serait trop facile. »

Ça fait du bien !

Ne pas laisser passer, c’est le mot d’ordre de Projet crocodiles. Pour les femmes qui envoient leur histoire à Thomas, c’est aussi une sorte de catharsis et un moyen de témoigner. « Elles sont nombreuses à me dire : ça fait du bien. » Pour Thomas, c’est également une manière de s’éloigner des stéréotypes concernant le harcèlement ou le sexisme. « Le projet m’a permis de comprendre le phénomène. Au début, pour moi, il était juste question de beaufs. Je restais dans le registre humoristique. »

Les réactions féminines au projet sont très majoritairement positives. Celles des hommes, plus partagées. S'il y en a de nombreux qui soutiennent le projet, « d'autres m'accusent d’être un traître à la cause masculine ! Beaucoup réagissent également en soutenant : je ne suis pas comme ça, donc je ne m’y intéresse pas ». Une polémique avait éclaté sur jeuvideo.com à la suite de la proposition d’un des internautes de parodier le projet. Certains avaient accusé Thomas de misandrie, d’autres en ont profité pour cracher sur les féministes et notamment sur cet autre tumblr portant sur le harcèlement de rue.

Projet crocodile aborde une vaste palette de sujets. Harcèlement de rue, oui, mais aussi harcèlement au travail, problèmes de communication entre hommes et femmes, stratégies de contournement quand on fait face à une provocation, slut-shaming, privilège masculin. « Même si on ne fait pas preuve de machisme, il y a une différence. Je ne me fais pas siffler en raison de mon physique. Quand je rentre chez moi le soir, je peux avoir peur d’être agressé, non d’être agressé sexuellement. C’est ça le privilège masculin, j’étais aveugle à ça avant. »

Consulter le tumblr de Thomas Mathieu.