Privatisation de l'eau en Irlande : la fuite en avant

Article publié le 28 avril 2015
Article publié le 28 avril 2015

2008 : crise de l'immobilier, subprimes, emprunts cachés... L'Europe subissait la foudre. Pour faire face à cette situation critique, les États membres ont choisi différentes approches pour purger leurs finances. En Irlande, c'est par la privisation de l'eau que ça se passe.

Alors que le reste de l'Europe remuait ciel et terre contre la Troïka, l'Irlande est très vite rentrée dans la danse de l'austérité et s'y est même reprise à deux fois. Mais le pays, dans son rôle de pourfendeur de la rigueur, a fini par s'attirer le courroux des nations les plus en difficulté. « Nous sommes en Grèce, pas en Irlande. Nous résisterons. », soit le slogan que l'on pouvait voir régulièrement dans les rues d'Athènes en 2011, tandis que la Grèce subissait le programme de restructuration de sa dette le plus important de ces dernières décennies. 

4 ans plus tard, l'Irlande a un autre visage : des dizaines de milliers de manifestations ont eu lieu à Dublin depuis que la Irish Water Company a été désignée pour privatiser l'usage de l'eau. Les autorités irlandaises estiment qu'entre 30 et 40 000 personnes ont protesté dans la rue le mois dernier. Une nouvelle manifestation était prévue mi-avril.

Une telle opposition à la privatisation de l'eau peut sembler étrange, étant donné le peu de réaction de la part de l'Irlande contre la floppée de coupes budgétaires et impôts supplémentaires établis jusque là dans le contexte de la crise. Cette opposition peut également paraître injustifiée, du fait que la majorité des pays membres de l'UE paient déjà des factures aux montants beaucoup plus élévés. En réalité, beaucoup de manifestants s'accordent sur le fait que l'eau est une ressource qu'il faudrait payer. Il y a cependant des divergences de point de vue entre le gouvernement irlandais et son peuple.

De l'eau dans le gaz

D'une part, les manifestants ralliés au mouvement Right2Water affirment que l'eau est déjà financée par les impôts permettant aussi de financer les écoles, les hôpitaux et les parcs. Cela semble donc fallacieux, voire malveillant de la part du gouvernement de vouloir instaurer le paiement exclusif de l'eau par des compteurs individuels. La réponse de la Irish Water Company réside dans l'argument que l'eau doit dorénavant être considérée comme une ressource, tout comme le pétrole et le gaz, et qu'elle nécessite des financements et des investissements conséquents pour en assurer une utilisation rationnelle. La question de l'utilisation rationnelle des ressources renvoie au fait que l'Irlande perd près de 50 millions de litres d'eau dans des fuites de conduites chaque jour.

Ce problème a alimenté la réflexion des deux camps. Les pro-Irish Water pensent qu'un financement supplémentaire est nécessaire au paiement des réparations et du remplacement des conduites d'eau. Les anti-Irish Water rétorquent que la compagnie des eaux ne dépense pas suffisamment dans ce sens, en orientant davantage le budget sur les campagnes de publicité et les consultants. Les fuites d'eau étant un point important, ce conflit commence à trouver une issue. Cependant, ce n'est pas le seul problème à résoudre : l'eau irlandaise n'est pas potable partout, à cause du plomb contenu dans les vieux tuyaux, des produits chimiques nocifs et des insectes détectés lors des tests de routine. 

Un autre problème significatif ne concerne pas que les moyens d'approvisionnement de la Irish Water Company mais aussi son sens moral. Depuis le début de la crise européenne, l'Irlande a sérieusement joué le jeu de l'austérité en effectuant de nombreux sacrifices. Depuis 2008, les Irlandais ont vu les salaires du secteur public baisser de 15 %, les postes de fonctionnaires de l'État se délester de 30 000 personnes et un grand nombre de leurs jeunes partir à l'étranger. Si ces jeunes n'avaient pas émigré, le chômage des 18-30 serait comparable à celui de l'Espagne ou de la Grèce.

On prend conscience du poids de ce fardeau dès lors que l'on connaît la dette qui pèse sur chaque Irlandais. Alors que les Irlandais représentent 1 % de la population de l'UE, le pays a payé 42 % du coût total de la crise bancaire européenne, devant l'Allemagne. Notons qu'il s'agit bien de la crise européenne et non irlandaise.

La Irish Water Company ne représente qu'une infime partie des épreuves financières déjà endurées par les citoyens irlandais, mais son ancrage dans la réalité à travers des mesures politiques en a fait un point de rupture dans la mansuétude des Irlandais face à l'austérité. Car après tout, l'installation des compteurs d'eau est bien plus facile à contrer que de payer les coupes budgétaires et le chômage.

Ce mois-ci, Irish Water demandera aux contribuables de payer leur première facture d'eau. Près d'un million de foyers sont maintenant inscrits auprès de l'entreprise privée, deux tiers étant éligibles à leurs services. Il s'agit là d'un progrès significatif depuis l'année dernière, mais une question subsiste : comment le gouvernement va-t-il traiter avec les foyers qui continuent à résister et comment les anti-austérité réagiront-ils ?

Affaire à suivre...