Prisonniers grecs en grève

Article publié le 4 novembre 2008
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Article publié le 4 novembre 2008
“ Les prisonniers ne vivent pas parmi nous”, rappelle Voula Kechagia, en titre de son article paru mardi 4 novembre dans ''Ta Nea''. Pour preuve ? Son article est loin de figurer en Une du journal, dominée par les portraits souriants de Barak McCain ou les photos de goldenboys attristés pendus à leur portable.
La situation des prisonniers de Grèce passe après les agitations boursières et le futur président américain.

Pourtant, un mouvement des détenus des prisons grecques a conduit un grand nombre d'entre eux à entamer lundi 3 novembre une grève de la faim pour protester contre leurs conditions de détention. Lesquelles sont qualifiées de “conditions moyen-âgeuses” par des gardiens interrogés par le journaliste de ''Makedonia'': 11 à 12 détenus dans des cellules prévues pour 5 personnes, un rouleau de papier toilette par détenu par mois, des lieux communs sanitaires rarement nettoyés, pas même une poubelle dans la cour de promenade… Une saleté qui favorise le développement de maladies. Le journal ''Ta Nea'' de renchérir: 52 détenus morts en prison en 2007, 4 morts brûlés en 2006 dans leur prison de Korydallou, du fait de la négligence des gardiens. Or, il ne s’agit pas là d’une vision partisane livrée par quelques observateurs humanistes. Des organismes internationaux comme l’ONU ou le Comité européen pour la prévention de la torture ont comparé les prisons grecques à Guantanamo pour la qualité de vie des détenus (voir l'article de ''Makedonia'').

Les causes des détériorations des conditions de détention sont simples: en 1990, il y avait 3 500 prisonniers en Grèce, ils sont en 2008 14 000, et peu de structures neuves ont vu le jour pour accueillir toute cette population dont la moitié est constituée d’étrangers, et les 2/3 liés à des trafics de drogue. Manolis Lamtzidis, président du Barreau de Thessalonique, explique cette inflation par d’autres raisons encore: non-application des peines de travaux d’intérêt général, durcissement des peines infligées…

ancienne prison à Thessalonique Un mouvement pan-hellénique de contestation est donc né, et touche la plupart des prisons du territoire national. Les revendications des grévistes sont au nombre de 45. Certaines touchent au code de procédure pénale et sont relativement techniques, d’autres réclament tout simplement une qualité élémentaire de vie: propreté des sanitaires, des parloirs plus humains, possibilité pour les détenus étrangers de purger leur peine dans leur pays d’origine, une assistance médicale 24h/24, et un plus grand respect accordé aux détenus malades, possibilité de participer à des activités créatives pendant le temps de la détention et, surtout, abolition des peines de prison pour mineurs et création de centres fermés spécialisés pour cet âge.

Le journal ''Eleftherotypia'' indique d’emblée que le gouvernement a réagi par “la menace et l’intimidation” à ce mouvement de protestation, alors que dans Makedonia nous pouvons lire que des manifestations de soutien de citoyens libres seront organisées pour supporter l’action des prisonniers, et même qu’un concert de soutien est prévu à Athènes, devant les Propylées, le 10 novembre. Curieuse, me direz-vous, cette revendication de droits de la part de ceux que le Droit a jugés et accusés d’avoir introduit le mal et le désordre dans la société ? Pas du tout, répond l’écrivain et pédagogue Eléni Karasaviddou dans les colonnes de ''Makedonia'': “L’idée qu’il existe un Droit supérieur au droit pénal en vigueur est une idée aussi vieille que notre civilisation”, dit-elle en référence à l’attitude d’Antigone qui s’oppose dans le mythe ancien à Créon pour offrir une sépulture à son frère mort, alors que cela va à l’encontre de la loi humaine décidée par le roi. Il n’est donc pas étonnant que ce thème vieux comme Sophocle soit abordé en Grèce, même si l’on peut regretter (et les journalistes cités le regrettent aussi), que cette information n’ait pas la place qu’elle mérite dans les médias grecs ces derniers jours.

Par ailleurs, le sujet ouvre sur des débats plus larges qu’Eléni Karasaviddou évoque dans son billet: “La criminalité a surtout à voir avec les inégalités économiques, sociales et affectives, et est en lien direct avec toutes les structures sociales, de la famille à l’Etat”. Or, conclut l'article publié dans Ta Nea, "la situation scandaleuse qui perdure dans les prisons non seulement ne contribue pas à la 'correction' des détenus, mais va même dans le sens contraire". Autrement dit, plus l'état des prisons se dégradera, et plus la criminalité qu'elles engendrent se développera.

De fait, j’ai constaté une attention de plus en plus grande des médias grecs à une “hausse de la criminalité”, en particulier à Athènes, où certaines places publiques deviendraient, selon certains articles alarmistes, de dangereux repères de traficants de drogue. Sans savoir si cette hausse est réelle ou uniquement ressentie, il n’en reste pas moins qu’il me semble étonnant qu’on s’intéresse davantage à cette criminalité et pas du tout à ses conséquences en termes de population carcérale.