Prise d'otage, pisse et sirop d'érable : l'immigration en France

Article publié le 25 juillet 2014
Article publié le 25 juillet 2014
What is it really like to immigrate to Europe? At a time when European countries impose ever stricter regulations to restrict migration, the English language editor ventures inside the bowels of the French immigration system. 

Immigrant. Récemment, ce terme était synonyme d’ennemi mortel, venu d’ailleurs pour voler les emplois et faire des ravages dans la société européenne soi-disant civilisée. La dichotomie migrant/méchant a gentiment été alimenté par les discours alarmistes des parties populistes de droite, surtout au Royaume-Uni et en France, et leur diabolisation continue de sévir dans les médias. Des législations anti-immigration endurcies sont en train d’être acceptées par les parlements alors que les gardiens de la forteresse européenne ferment les portes à double tour afin de résister à une invasion étrangère.

Des caribous à la déportation

Eh bien, je suis l’un de ces étrangers. Je viens du pays des castors et des caribous, où les rivières et les lacs abondent de sirop d’érable et de saumon. Oui, nous vivons dans des igloos et la température ne dépasse jamais -20°C. Les policiers à cheval parcourent les épaisses forêts, vêtus de leur tenue rouge, montés sur leurs fidèles destriers, pendant que le Chinook (vent des Rocheuses, ndlr) caresse leurs trop grandes bottes. Mon nom est Kait, je suis canadienne et je suis ici pour prendre le contrôle de l’Europe continentale (puisque nous sommes déjà en charge de quelques-unes des institutions britanniques les plus marquantes, y compris le service postal britannique et la Banque d’Angleterre. Sans blague).

Je suis un étranger, un étranger en situation régulière. Je suis une canadienne en France.

Ma traversée de l’Atlantique peut s'assimiler à un pèlerinage à l’envers (concernant la raison pour laquelle je n’ai pas un passeport italien en dépit d’être la fille d’un citoyen, cet article vous l’explique, nda). Ma décision de venir en Europe est habituellement regardée avec beaucoup d’incompréhension : pourquoi voudrais-tu venir ici ? Le Canada est souvent décrit comme un Eldorado, une terre d'opportunités qui ne connaît pas la crise. Au cours des cinq dernières années, l'hebdomadaire français L’Express a publié un numéro entier expliquant comment émigrer vers le Grand Nord.

Alors que la libre circulation donne aux Européens la possibilité de traverser facilement les frontières, les autres, tels que moi, sont pris en otage par la bureaucratie dès leur arrivée sur ces terres. La fausse idée courante que l’immigration en Europe est une démarche simple n’est qu’un mythe. Immigrer en Europe est un processus difficile, complexe et restreint. Cependant, l’Europe est mon Eldorado, ce qui m’oblige à traverser le labyrinthe du système français d’immigration. Premier arrêt : l’OFII (l'Office français de l'immigration et de l'intégration).

Fear and loathing in L’OFII

Alors, comment un étranger est-il accepté par le système français, quelles sont ses exigences ? Que doit faire un immigrant pour « s'intégrer » ?

Première étape : l’examen médical. Il n’est pas facile d’uriner dans un petit verre en plastique, les jambes pliées et écartées, lorsqu’on est habillé pour faire bonne impression à l’examinateur. Mon test favori est celui pour dépister la tuberculose. Le Canada compte moitié moins de cas que la France. Devrais-je peut -être envisager de demander avant d’entrer en contact avec la population locale ?

Deuxième étape : la signature de l’engagement de « bon comportement », connu aussi sous le nom de contrat d’accueil et d’intégration. En d’autres termes, je m’engage à renoncer à ma canadienneté en faveur du mode de vie français. Dorénavant, je suis obligée d’adhérer aux principes démocratiques, au respect des droits de l’Homme, à l’égalité, d’adopter des convictions séculaires et de parler français. Le prix de la non-adhésion ? La déportation.

Troisième étape : réussir le test du « comment devenir français ». Le curriculum est divisé en quatre parties différentes : langue, adaptation à la vie en France, évaluation des qualifications professionnelles et intégration civique. Après avoir réussi chaque sujet, le bon immigrant reçoit un certificat qu'il doit considérer comme la prunelle de ses yeux, jusqu'à ce que la mort les sépare.

« Vous n'êtes pas les bienvenus ici »

J’avais entendu des histoires d’entretiens abominables. Je m’étais donc préparée à une expérience cauchemardesque. Cependant, ma conseillère a été extrêmement gentille et polie. Ça semblait presque trop beau pour être vrai. Comme dans toutes les histoires impliquant l’administration française, il me manquait un document. J’étais prête à m’agenouiller, ramper et quémander la clémence quand elle m’a proposé de l’imprimer pour moi. J’en suis repartie avec un sourire étonné sur le visage. J’y suis arrivée et je suis le fier possesseur d’un visa en cours de validité.

Pourtant, certains de mes camarades migrants sont confrontés à de plus grandes difficultés. J’ai été témoin du sérieux avec lequel les agents publics français traitent la violation de toute clause par un migrant. Par le biais d’un interprète, une femme d’âge mur a catégoriquement refusé d’apprendre le français ou de participer à des cours de langue. Elle a insisté en demandant qu’elle soit exemptée d’une telle exigence. Le fonctionnaire a beuglé rudement : si elle ne peut pas apprendre le français, elle ne peut pas rester. En gros, le renouvellement de son visa sera refusé et elle sera soumise à la déportation pour échec d’intégration. Son avertissement a résonné dans la salle d’attente et les migrants ont frémi nerveusement. Sa déclaration souligne la dure réalité qu’il n’y a pas d’exceptions à la règle. En d’autres mots, intégrez-vous ou partez. Vous n’êtes pas les bienvenus ici.