Présidentielle 2017 : terroir, mon beau terroir

Article publié le 25 avril 2017
Article publié le 25 avril 2017

Un président français qui ne connaît pas les produits de son pays et qui ne sait pas les apprécier, ne peut être un bon président. Pourquoi les candidats aux élections présidentielles françaises déclarent leur amour pour le fromage, les vaches et le calvados. 

Jean Lassalle ajuste son béret basque au-dessus de son nez en patate alors qu'un drone plane au-dessus de paysages verts et fertiles. Dans le clip du candidat centriste, on entend une bande sonore à la Braveheart et un « ÉGALITÉ pour tous les Français du territoire » un peu forcé. Qu'importe, l'accent chantant du candidat des Pyrénées-Atlantiques nous met à l'aise.

Si Jean Lassalle a bien obtenu quelque chose, ce sont les 500 signatures nécessaires pour pouvoir se présenter à la fonction suprême en France. Et un peu plus d'1% des votes au premier tour de l'élection présidentielle. La semaine dernière, il était présent au débat télévisé à Paris au même titre que Macron, Fillon ou Le Pen. Même si seulement une petite fraction des 60 millions de Français croyait en sa victoire, Lassalle avait pourtant ce petit truc qui aurait pu l'emmener lui et son âme de berge à l'Élysée. Non, il ne s'agit pas de son torse nu quand il tond la pelouse (à voir aussi dans le clip), mais sa relation particulière au terroir.

La terreur du terroir

Pourquoi donc ? Tous les cinq ans pendant la campagne présidentielle française, il y a un truc qui me fait sourire, en tant qu'Allemande. Tous les candidats deviennent d'un coup des paysans bio et des mères Nature. Sauf Lassalle, qui est lui-même fils de berger.

Le terme terroir décrit en français la communion avec la terre du pays, ses produits et sa formidable identité géographique. Le concept est encore assez nouveau et ne vient pas des Gaulois. Il a été cité pour la première fois en 1920 et demeure depuis vaillamment une parfaite stratégie marketing. En allemand aussi, le vigneron emploie le mot terroir depuis les années 1990 afin de décrire l'origine particulière d'un vin.

Il est de bon ton pour un politicien français d'être proche du terroir, de la nature, de la bonne bouffe, de sa terre. Ici pousse et prospère tout ce qu'aiment les Français et le monde entier - et, sous certaines conditions (avec les candidats d'extrême-droite Le Pen ou Dupont-Aignan) aussi une fierté nationale malsaine.

S'il fallait élire un maître français du terroir, on citerait sans hésiter Jacques Chirac. De Gaulle portait aux nues son Nord natal, Mitterrand la Charente, Pompidou et Giscard l'Auvergne. Mais aucun n'a davantage prouvé son amour pour un petit cidre, pour les pommes françaises qu'il faut manger ou pour les bovins, que Chirac. Sa rhétorique était abreuvée de terroir, on peut la redécouvrir sur la page Chirac Machine, où sont listées sous forme de courts podcasts les meilleures citations - souvent culinaires - du président considéré aujourd'hui encore comme le plus swag. Il ne faut bien sûr pas oublier la Corrèze, région où Chirac est vénéré comme un dieu bien qu'il soit né à Paris. Vous l'aurez compris : un président français qui ne connaît pas les produits de son pays et qui ne sait pas les apprécier, ne peut être un bon président.

Le mini-zoo du Président

C'est pourquoi il est également de bon ton d'aller se montrer, dans les années d'élections, au moins une fois au Salon de l’Agriculture. Ce qui veut dire siroter un calvados par-ci, caresser une charolaise par-là, ou encore goûter un morceau de fromage de chèvre. Tous les futurs candidats sont de la partie - partie de chasse aux électeurs dans le mini-zoo des élections présidentielles. Où l'on y photographie les candidats à côté des culs des vaches. Même aux côtés de Fine, la star du Salon avec ses énormes cornes, on affiche son plus beau sourire. Madame Le Pen (FN) s'agite avec des bananes d'outre-mer, Monsieur Hamon (PS) sirote un petit pastis et Monsieur Macron (En Marche) badigeonne une baguette pour lui donner des rayures bleues. En arrière-plan, le maître au béret basque et au tablier de boulanger affiche lui aussi son plus beau sourire - d'un blanc éclatant et sans tache, bien sûr. Bref, de quoi composer un instantané qui ne saurait manquer au portfolio d'un futur président.

Cependant, les Fillon, Macron & Co n'ont le plus souvent affaire avec les bovins que dans les assiettes des restaurants étoilés de Paris. Mais tout cela devient secondaire en temps de campagne électorale. Au cours de ce rendez-vous annuel avec les agriculteurs et les paysans, tous les candidates se revendiquent comme admirateurs des produits du terroir français.

(le dernier Salon de François Hollande)

Macron entone un chant montagnard avec les habitants dess Pyrénées de son enfance, va trouver un éleveur de chevaux sur son tracteur, emmène l'ancien candidat à la présidence Bayrou en bateau et se raconte dans le magazine Terre des Vins : « Le vin est l'âme de la France ». Fillon se targue dès qu'il peut d'être un homme du terroir, lui qui « n'a jamais vécu dans un endroit avec plus de 2000 habitants ». Et tous ces costumes de créateurs ? On oublie ! Le candidat conservateur les a déjà rendus.

Un seul a refusé de se joindre au « défilé » du Salon de l'Agriculture : le « candidat du quinoa » Jean-Luc Mélenchon (La France Insoumise). Cet amoureux du Comté et du vin jaune du Jura préfère visiter une ferme bio loin du cul des cabotines du Salon parisien. À Marseille, il agite ostensiblement une branche d'olivier - symbole de la région - devant son équipe. On ne s'en sort décidément pas sans le terroir.

En tant qu'Allemande, j'imagine difficilement Angela Merkel déguster du vin ou Martin Schulz récolter les meilleures asperges du pays afin de gagner des voix. Ou que l'on déroule sur l'avenue berlinoise Unter den Linden un tapis de gazon, comme il y a quelques années sur les Champs-Élysées pour que les Parisiens curieux puissent caresser des animaux ou savourer des produits du terroir. Cela aurait plu à Marie-Antoinette.

On a toujours admiré nos voisins français pour leur chauvinisme culinaire, pour le pathos incroyablement kitsch avec lequel ils défendent et exportent leur terroir. Selon Jean-Marc Quaranta, auteur du livre Houellebecq aux fourneaux, le terme terroir a été inventé à Paris. Car ce n'est qu'avec la distance de la capitale que les produits des provinces françaises trouvent un autre éclat. Et qui d'autre que le président français peut être leur meilleur ambassadeur ?