Pourquoi les jeunes polonais vont-ils au charbon ?

Article publié le 9 janvier 2016
Article publié le 9 janvier 2016

Il pollue et en plus, il est difficilement rentable. L'Europe entière pointe du doigt le charbon polonais, qui continue à chauffer et éclairer le pays. Malgré la pression et un sombre avenir, des jeunes polonais ne veulent pas croire au discours de Bruxelles et se précipitent aux portes des mines.

Michal s'installe dans un amphithéâtre surchauffé de l'AGH, un campus tout proche du centre de Cracovie. À la fin de l'année, il décrochera son diplôme d'ingénieur et comme son père avant lui, ira chercher du travail à la mine. À 24 ans, le jeune polonais perpétue la tradition minière du sud de la Pologne en usant les bancs de l'École des mines et de la métallurgie, l'une des meilleures du pays. Mais à la différence de son aïeul, le timide Michal n'est pas certain de trouver du travail ou encore de le garder jusqu'à ce que le charbon use son corps. Car la houille ne vaut plus grand-chose, des mines menacent de fermer et l'Europe presse Varsovie d'arrêter d'investir dans cette énergie polluante.

Pendant que tournent les chaudières, la pointe du château de Wawel, dernière demeure des rois de Pologne, a certains jours bien du mal à percer le brouillard. À Cracovie, les bas nuages ne sont pas seulement ceux de la rudesse de l'hiver polonais. Avec son odeur légèrement soufrée, le charbon s'immisce les rues de la ville et, avec le temps, tapisse les murs de noir. Ville des rois de Pologne, Cracovie trône aussi sur le podium européen de la pollution aux particules fines. Le charbon est dans les poumons et dans les coeurs de la Petite Pologne. 

Le charbon dans le sang

Et pourtant, ils sont de plus en plus nombreux, les cyclistes ou les distributeurs de flyers à porter sur leur nez des masques blancs, espérant limiter les dégâts de cet air souillé et si froid qu'il en brûle parfois les poumons. Car tous les ans en Pologne, 3500 personnes meurent prématurément en raison de la pollution au charbon, selon les estimations de l’ONG Health. Alors en octobre 2015, la municipalité de Cracovie a porté un coup dur au secteur : les habitants de la ville ont désormais interdiction de se chauffer avec des poêles à charbon individuels. L'an dernier, quatre des 14 mines de la principale industrie minière ont failli fermé. La hargne des syndicats les a sauvées malgré l'offensive de l'ancien gouvernement de centre-droit, dans la lignée des demandes de l'Union européenne. Un engagement qui lui a sûrement coûté quelques voix lors des dernières élections législatives, qui a célébré le retour au pouvoir du PiS, le parti eurosceptique et pro-charbon. Fin 2015, un léger vent d'espoir souffle sur ce secteur en crise. Rien n'arrête les jeunes qui continuent à se presser aux portes des mines avec l'espoir d'un contrat et ses 2000 à 3000 zlotys par mois.

Il ne suffit pas d'interdire le charbon dans les poêles pour le faire sortir des foyers. En traversant les villes et les campagnes des plaines, d'épaisses fumées continuent à s'échapper des cheminées. Et en Petite Pologne, la région de Cracovie, rares sont les familles qui ne comptent pas une gueule noire parmi elles. « Quand je suis sorti du lycée, je ne savais pas trop quoi faire », raconte Michal, 24 ans, l'étudiant en ingénierie minière. « L'industrie du charbon m'est apparu comme une évidence, comme mon père était mineur. » C'est donc sous-terre qu'il fera carrière. Dans sa promotion, dit-il, la quasi-totalité des ingénieurs en devenir ont grandi dans une famille de mineurs.

Rien ni personne n'échappe à la mine

Et pourtant, tradition familiale va rarement de pair avec approbation paternelle. Michal a d'ailleurs un peu fâché son père en faisant ses premiers pas souterrains à Janina, la mine de Libiaz située à une cinquantaine de kilomètres de Cracovie. Pawel, 28 ans, travaille également sur ce site, depuis deux ans. Ce fils de mineur espère lui aussi un autre avenir à son petit garçon. « Cela dit, mon père non plus ne voulait pas me voir sous-terre et pourtant, me voilà », se résigne-t-il avec un sourire. 

À Libiaz, impossible d'ignorer la mine. L'odeur âcre prend le nez et la gorge. Le ballet des voitures incessant vers la petite colline sur laquelle est installée la grande Janina. Même le club de foot local a pris son nom : le Górniczy Klub Sportowy « Janina ». À quelques centaines de mètres de cheminées de la mine, les jeunes joueurs tapent la balle sur une pelouse payée avec l'argent de Tauron. Les jeunes qui veulent rester à Libiaz et y apprendre un métier n'ont qu'un seul choix : la formation professionnelle de Tauron. Tous les ans, 20 élèves apprennent coups de marteau et consolidation des boyaux. L'entreprise propriétaire de la mine nourrit, chauffe, divertit et fait vivre. La municipalité empoche près de 3 millions de zlotys annuels (environ 700 000 euros) grâce aux taxes payées par l'entreprise. 

Les mots de Tauron

Avec l'argent, les espoirs aux allures de propagande viennent aussi de Tauron. Le maire, les syndicalistes et les mineurs, tous assurent que Janina et son immense réserve de charbon a de longues années devant elle. Une phrase revient, avec les mêmes mots, dans toutes les bouches : « Nous avons la chance d'appartenir à un grand groupe énergétique ». Les investissements de Tauron dans le gaz iraient compenser le faible prix du charbon et maintenir la mine à flot.

Mais que peut vraiment faire Tauron ? Le gouvernement pourra-t-il continuer indéfiniment à investir dans l'entreprise ? Oui, oui, veulent-ils tous croire. Mais malgré leur assurance affichée, le doute pointe. Pour rester rentable, la main d'oeuvre de la mine a été réduite de 30% ces dernières années. La ville commence d'ailleurs à investir pour attirer d'autres entreprises. Krzysztof Kozik, syndicaliste et engagé dans le parti conservateur au pouvoir, est sceptique sur la marge de manoeuvre des politiques son parti pour aider les mines : « Le gouvernement polonais ne peut pas investir, l'Union européenne fixe des règles », constate-t-il, amer. Il veut croire pourtant que le PiS (parti politique conservateur au pouvoir, ndlr) n'aura pas peur de tourner le dos à Bruxelles. Depuis sa fac à Cracovie, le tout jeune Michal est moins optimiste. Il en est certain : un jour, il devra partir travailler à l'étranger. Mais en attendant, il perpétue la tradition familiale.

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Cet article fait partie de notre série de reportages EUtoo 2015 sur les déçus de l'Europe, initiative soutenue par la Commission Européenne.