Pourquoi la série Gomorra fait-elle peur ?

Article publié le 5 juillet 2016
Article publié le 5 juillet 2016

[OPINION] Alors que la sempiternelle controverse sur l'opportunité de porter à l’écran certaines réalités se déchaîne encore et en gore, demandons-nous ce qui est vraiment effrayant dans la série Gomorra.

Qui sait si en 431 avant J.C certains Athéniens, après la première représentation de Médée, avaient pensé qu’Euripide pourrait être accusé d'incitation à l'infanticide. Mais aujourd'hui, nous sommes en 2016 et Roberto Saviano, auteur du best-seller Gomorra (10 millions d'exemplaires vendus dans le monde, ndlr) et du sujet de la série télévisée du même nom, qui a battu tous les records d'audience (1 316 435 téléspectateurs pour le dernier épisode, un record pour la télévision payante, ndlr), est au centre d'une controverse qui anime les journaux, la télévision et le Web.

Les motifs de la discorde ? « Elle célèbre le mal », « Elle dépeint  un État absent avec des moyens insuffisant » mais surtout« Elle donne une mauvaise image de l'Italie ».

Le mécanisme dangereux de l'ordinaire

Gomorra a pour effet de porter aux yeux du grand public l'horreur, le mal absolu, une escalade sans fin de la violence, choquante comme une gifle. À Naples, on tue, on fait des affaires avec la mafia et on combat l’éternelle lutte entre le bien et le mal. Nous savons tous que le mal existe, le plus féroce, le plus vulgaire. Cependant, nous ne sommes pas en mesure d'avoir une réaction, tout du moins jusqu'à ce que nous puissions regarder ce mal dans les yeux. Nous n'en avons pas non plus en lisant de telles nouvelles dans les journaux, ou en les voyant à la télévision : des milliers de morts en quelques années ont activé le mécanisme dangereux de l’ordinaire.

Nous sommes capables de nous indigner par contre, et de le faire immédiatement, quand le mal nous est montré à travers une série télévisée qui nous arrache, un instant, de notre statut d’inconscience bienheureuse (ou pire encore, de je m’en foutisme). Là est le paradoxe : nous ne sommes pas outragés par l'existence de ces réalités, mais le devenons lorsqu'elles sont mises en scène. On ne sait jamais, si nos enfants, si innocents devant leurs jeux video « absolument non-violents » veulent se couper les cheveux à la Genny Savastano. Le risque d'émulation n'est jamais bien loin.

Les enfants prennent les armes à Scampia, les adolescents connaissent la drogue trop tôt à Secondigliano et des tombes avec des dates de naissances beaucoup trop récentes se succèdent sans cesse dans le cimetière de Naples. Ceci a inspiré les histoires de Gomorra. Cela n'a pas été causé par Gomorra.

Seulement nous

N’oublions pas que Gomorra est une expression artistique qui a connu un grand succès et, comme à chaque fois qu’une œuvre - quel qu’en soit le sujet – plaît au grand public, elle devient un instrument entre les mains de ceux qui en profitent. Ainsi, les adolescents utilisent les expressions entendues dans l’épisode et sur les groupe Facebook tels que « O’sistema o Malavita siciliana » dédiée aux prisonniers, utilisent des images de la série télévisée, ou ses expressions, parce qu’ils se sentent représentés par ce qu'ils voient. D'autres, par contre qui ne connaissent pas ces réalités, anesthésiés par la désinformation qui relègue ces faits aux dernières pages des nouvelles régionales, commencent à lire, à se documenter, à vouloir connaître la vérité.

Face à une scène de violence et de corruption morale filmée, peinte ou narrée, il y aura toujours celui qui en tirera de l’inspiration, qui se sentira représenté ou bien encore celui qui  verra sa conscience civique se renforcer de plus en plus. 

Si la représentation d'un mal qui existe est accusée de l’existence même de ce mal, nous sommes face à un paradoxe. Peut-être que de se regarder dans le miroir et voir la société malade dans laquelle nous vivons fait peur à tout le monde, et en particulier à ceux qui gouvernent et qui sont en partie responsables de tout ça. On sait qu’au fond « un peuple ignorant est plus facile à gouverner ».

Ou peut-être, au-delà de tous les raisonnements ou des opinions, ce qui nous fait le plus peur est d'admettre que tout ce mal nous fascine aussi un peu. Ce qui nous terrorise, c’est de nous voir dans le reflet et de ne pas savoir en fin de compte si nous avons le courage de choisir le bien ou plutôt nous plier à la violence et la corruption morale. Nous ne pouvons pas déléguer notre choix à une série télévisée. Nous avons le droit de savoir pour pouvoir choisir. Nous devons décider nous-mêmes dans quelle société nous voulons vivre, ce qu'il faut enseigner à nos enfants, qui nous voulons vraiment être. Pour ce faire, il n’y a pas de Saviano, de Jésus ou d’Hitler, il y a seulement nous.

___

Voir : 'Gomorra' de Roberto Saviano (2014)