Pourquoi la Grande-Bretagne a-t-elle peur de l'Europe ?

Article publié le 28 octobre 2002
Publié par la communauté
Article publié le 28 octobre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Parmi les voisins de la Grande-Bretagne, beaucoup ne comprennent pas ses rapports avec l'Europe. Commetn expliquer lees particularités britanniques et montrer que, étant donné les circonstances, l'attitude anglaise est finalement tout à fait rationnelle.

Les subtilités du fonctionnement de l'Union Européenne (U.E.) rendent perplexe et semblent même mystifier la grande majorité de la population anglaise. En revanche, sur le continent, l'Européen moyen a au moins conscience d'être européen. En Grande-Bretagne, les circonstances se sont conjuguées pour donner de l' " Europe " et de l'U.E. une image déformée. Par exemple, cette année, un sondage Eurobaromètre a permis aux Britanniques de se prononcer sur la question suivante : "quels sont les deux aspects les plus positifs de l'Union Européenne ?". 37% des sondés ont répondu "je ne sais pas", suivis de près par ceux qui ont répondu qu'elle n'avait "aucun aspect positif" (18%). Si l'on pense aux bénéfices économiques induits par la participation à l'U.E., c'est-à-dire l'accès au marché commun, ces réponses trahissent un sérieux manque de compréhension à l'égard de l'U.E.

Les événements historiques à l'origine des relations houleuses de la Grande-Bretagne avec l'U.E. sont assez aisément identifiables et l’ont d'ailleurs été de nombreuses fois. Cependant, on ne peut pas en dire autant des sentiments qu'ils ont suscités dans le cœur du Britannique moyen. La formulation de la question "pourquoi avons-nous peur de l'U.E." illustre bien ces sentiments. L'U.E. est une menace, une force extérieure, quelque chose "d'étranger". Pourtant, nous oublions que nous faisons partie de cette "menace". Lorsque nous aurons analysé les raisons historiques du scepticisme britannique à l'égard de l'U.E., nous devrons nous pencher sur les facteurs historiques qui peuvent expliquer l'attitude actuelle. C'est là en effet que réside la réponse à cette question.

Historiquement, la Grande-Bretagne est une laissée pour compte de l'Europe. En 1950, le gouvernement britannique n’avait été prévenu que quelques heures avant que la déclaration Schuman ne soit rendue publique. Elle instituait la Communauté européenne du Charbon et de l'Acier, prédécesseur de l'U.E. Le gouvernement travailliste d'Attlee refusa alors de se joindre à cette organisation, ce qui ne surprit personne sur le continent. Une des raisons de ce choix (elles seront examinées plus tard) est qu'Attlee venait de nationaliser les industries du charbon et de l'acier Outre-Manche et ne pouvait pas revenir sur cette décision. C’est ainsi que, pour la première fois, l'Angleterre fit cavalier seul par rapport au reste de l'Europe.

Un manque d’informations

Deux veto français plus tard, la Grande-Bretagne rejoignait ce qui était alors la Communauté Européenne, mais, cette fois encore, avec une intention assez différente de celle de ses partenaires. L'opinion publique britannique semblait considérer qu'il ne s'agissait là que de rejoindre un marché commun remplaçant l'Association Européenne de Libre Echange. Ces idées étaient encouragées, sinon instillées par le gouvernement de l'époque. En 1975, les Britanniques étaient appelés à participer à un référendum sur l'opportunité de rester ou non dans la " Communauté Européenne » (marché commun). Dans sa campagne pour le "Oui", le gouvernement mettait l'accent presque exclusivement sur les bénéfices attendus en matière de commerce, d'investissements et d'emploi. Les objectifs politiques et sociaux de la C.E.E. ("l'union toujours plus forte") n'y occupaient aucune place particulière. Voici un élément important pour comprendre pourquoi les Britanniques ont un peu peur de l'U.E. : il s'agit simplement d'un manque d'information. La plupart pensaient que l'U.E. n'était qu'un espace économique, un marché commun. Ainsi, les mesures allant dans un autre sens (par exemple la mise en place d'une charte sociale, d'une politique étrangère et de sécurité commune), furent un choc pour l'opinion publique britannique, mal informée. D'où ce sentiment que "Bruxelles" a toujours été une entité à part entière et que la souveraineté britannique en souffre de plus en plus.

Ceci nous amène à la deuxième raison majeure expliquant la peur britannique à l'égard de l'U.E. Le modèle de la démocratie anglaise repose sur l'idéal de la souveraineté parlementaire. Pourtant, les définitions de la souveraineté varient et, une fois de plus, la conception britannique diffère de celle "de l'Europe". Le peuple transmet sa souveraineté au Parlement, la Chambre des Lords est la juridiction la plus élevée du pays et aucune entité n'est plus légitime que le Parlement : voici les principes fondateurs de la démocratie britannique. Mais la conception européenne veut que les souverainetés nationales soient mises en commun afin de donner davantage de pouvoir à chaque nation. Malheureusement, ces deux approches ne sont pas compatibles. Beaucoup de députés eurosceptiques britanniques pensent qu'être membre de l'U.E. a pour corollaire l'anéantissement de la souveraineté nationale, bien que la souveraineté parlementaire britannique ait été un mythe dès 1951, avec la signature de la Convention Européenne des Droits de l'Homme et l'acceptation de la primauté de ses principes sur le droit britannique. Nous ne mentionnerons pas le fait que, lors de son entrée dans la C.E.E. en 1972, la Grande-Bretagne a également accepté la supériorité du droit européen.

« Mentalité insulaire »

L'abandon de souveraineté peut être daté et pourtant, autre source de "mésinformation", beaucoup en font une menace européenne planant au-dessus des citoyens britanniques. Comme ce serait le cas dans n'importe quel autre pays, nombreux sont ceux qu'effraie la perspective de perdre contrôle sur le gouvernement du pays en entrant dans l'Europe. Ce problème n'est, là encore, qu'une question d'interprétation. Tous les Etats membres doivent faire face à ce dilemme, et beaucoup d'entre eux sont des démocraties plus jeunes que la nôtre, obtenues au prix de luttes sans merci. Seuls les Britanniques, pourtant, ne peuvent accepter l'éventuelle légitimité de la définition européenne de souveraineté.

La dimension culturelle de la méfiance de la Grande-Bretagne à l'égard de l'Europe, assez indéfinissable et habituellement exprimée par les termes "mentalité insulaire" constitue une autre raison souvent évoquée pour expliquer la peur à l'égard de l'Europe. Si le problème n'avait pas sa racine dans un sentiment d'appartenance nationale, ces idées pourraient sans doute être écartées comme vagues et fausses. Cependant, comme le problème est plus abstrait que concret, elles ont toute leur importance. Elles doivent avoir une certaine réalité, sans quoi elles ne seraient pas évoquées aussi souvent. La seule manière de remonter à l'origine de ces idées est d'identifier les éléments qui ont façonné l'histoire britannique pour en faire un Etat si différent de ses voisins européens. Deux particularités s'imposent alors : la relation privilégiée avec les Etats-Unis, dont la Grande-Bretagne partage la langue et la culture, et le fait que le pays n'a pas été envahi pendant la Seconde Guerre mondiale.

La relation privilégiée entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis telle qu'on la connaît aujourd'hui a son origine dans l'immédiat après-guerre. Le gouvernement britannique concevait alors son rôle sur la scène internationale en se référant au modèle dit des trois cercles : le pays était placé au centre de trois cercles qui se recoupaient, c'est-à-dire l'Europe de l'Ouest, l'Empire et les Etats-Unis. Dénominateur commun, la Grande-Bretagne était au centre de la politique mondiale et occupait une position d'équilibre. En plus du sentiment de responsabilité découlant de la nécessité de faire le lien entre ces trois cercles, la Grande-Bretagne, plus que n'importe quel autre pays d'Europe de l'Ouest comptait sur les Américains pour prendre en charge la reconstruction et la sécurité de la région. Ainsi, les Britanniques chérissaient leur relation avec les Etats-Unis plus que toute autre, puisqu'ils se considéraient comme une puissance mondiale et non européenne. Ce désengagement s'exprime nettement dans la formule de Churchill : "nous sommes avec l'Europe, mais pas dans l'Europe".

Mais lorsque les Américains mirent en place le plan Marshall, meilleur moyen selon eux de reconstruire et en même temps de pacifier l'Europe de l'Ouest, et qu'ils soumirent leur aide à la création d'une organisation européenne devant assurer sa distribution, les Britanniques commencèrent à comprendre que le grand voisin d'Outre-Atlantique considérait ses relations avec les autres Etats européens comme aussi importantes que celles qu'il entretenait avec eux. Dès la déclaration Schuman de mai 1950, il était évident que c'était le cas. Comme nous l'avons dit ci-dessus, la Grande-Bretagne avait été maintenue dans l'ignorance quant au projet de Jean Monnet de lancer une union du charbon et de l'acier. Cela peut s'expliquer au moins partiellement par le fait que l'on craignait un refus, à cause de la perception que les Britanniques avaient d'eux-mêmes. La Grande-Bretagne, "acteur mondial" et partenaire favori des Etats-Unis voyait l'émergence d'une organisation européenne comme une remise en cause de son statut.

Attaqués sans jamais être envahis »

L'autre spécificité de l'histoire britannique pouvant expliquer l'attitude pour le moins singulière du pays à l'égard de ses voisins repose sur des circonstances toutes géographiques. C'est ce que beaucoup appellent la "mentalité insulaire". Elle se nourrit du fait que, depuis très, très longtemps, aucun Etat n'a réussi à envahir la Grande-Bretagne. Nous avons bien sûr été attaqués, mais sans jamais être envahis comme l'ont été nos voisins continentaux.

L'objectif qui a d'abord présidé à la création de l'U.E. était la création d'une interdépendance entre les Etats telle qu'elle rendrait impossible toute nouvelle guerre mondiale, d'où l'esprit de compromis que l'on ressent encore aujourd'hui dans cette organisation. La plupart des Etats concernés ont toujours inconsciemment l'impression que l'échec du projet européen pourrait avoir des effets désastreux dans notre région. Pourtant, les Britanniques ne connaissent pas cette peur de l'invasion : un tel événement est inimaginable. De fait, la plupart des attaques contre notre territoire ont eu leur source dans nos engagements pour la sécurité d'autres pays européens. Après deux guerres mondiales, il était tout à fait logique que les Britanniques, échaudés, y réfléchissent à deux fois avant de signer des traités les liant aux autres pays européens. Aujourd'hui, ces hésitations sont partie intégrante de la conscience nationale. Elles empêchent tout engagement véritable avec l'U.E., malgré le fait que l'éventualité d'un conflit entre les Etats-Unis et l'Europe soit quasi-nulle.

La carte conceptuelle de l’Europe établie par Stein Rokkan, qui montre les caractères du développement des Etats-nations en Europe de l’Ouest et permet de donner une dimension historique à de nombreux phénomènes nationaux actuels illustre bien la théorie développée ci-dessus. La Grande-Bretagne y est représentée dans une catégorie à part : loin des grands centres de pouvoir impérial, frontières extérieures vite sécurisées, union rapide des différents peuples des îles Britanniques au sein d’une nation, tolérance religieuse relativement ancienne (à partir de Elizabeth I)... Tous ces éléments ont façonné le particularisme de la Grande-Bretagne. En théorie, les gouvernements s’immiscent dans la vie privée de leurs citoyens de manière inversement proportionnelle à l’ancienneté et à la puissance des mécanismes d’Etat. Par rapport aux pays voisins, le pouvoir central britannique s’occupe peu de nos vies quotidiennes.

L’U.E. signifie qu’un plus grand nombre de personnes nous donnerons des ordres

Un événement récent illustre l’importance de la vie privée en Angleterre : le projet d’introduire une carte d’identité. Dans la plupart des pays d’Europe, il est obligatoire de l'avoir sur soi. Cela fait partie de la vie quotidienne, c’est normal et n’est aucunement vécu comme une atteinte aux libertés individuelles. L’introduction d’un système semblable en Grande-Bretagne a provoqué un tollé, l’Etat est accusé de mettre en place des mesures draconiennes, le spectre d’un "Big brother" orwellien est présent dans tous les esprits. Ces réactions ont pour origine le fait que la Grande-Bretagne est une île et que le pouvoir central n’a pas eu à mener une lutte difficile pour se faire accepter. Nous nous sommes alors habitués à vivre loin du pouvoir central, sans être inquiétés. Ainsi, si nous ne pouvons pas supporter d’être dirigés par notre propre gouvernement, il n’est pas étonnant que nous soyons réticents vis-à-vis de l’U.E. L’U.E. signifie qu’un plus grand nombre de personnes nous donneront des ordres.

C’est ainsi que l’histoire et la culture se rejoignent pour expliquer que la Grande-Bretagne soit si différente de ses voisins les plus proches. Si les autres Etats d’Europe de l’Ouest ne partagent pas la même histoire, ils ont tout de même de nombreuses choses en commun. La Grande-Bretagne ne possède pas ce vécu commun, et c’est pourquoi elle ne se considère pas comme partie intégrante de l’Europe. Lorsque nous parlons d’"Européen", nous faisons référence à un étranger. Plusieurs raisons permettant d’expliquer cette attitude et notre peur de l’U.E. ont été détaillées ci-dessus : l’importance de notre relation avec les Etats-Unis et le refus conséquent de faire partie de l’ancêtre de l’U.E., notre approche particulière des notions de gouvernement et de souveraineté et enfin notre l’unicité de notre histoire. Tous ces éléments font que la Grande-Bretagne voit les choses d’une manière très différente de ses partenaires Européens.

La « mondialisation » est peut-être un concept vague et utilisé à tort et à travers, mais, au regard de la taille des problèmes auxquels nous devons faire face aujourd’hui, qu’ils soient économiques, environnementaux ou sociaux, une petite île peut-elle vraiment se défendre toute seule ?