Pour une Europe politique, enfin !

Article publié le 27 mai 2004
Publié par la communauté
Article publié le 27 mai 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

25 jeunes issus de la société civile européenne interpellent les dirigeants politiques de l'Union et dessinent une ambition pour l’Europe des générations futures dans un Manifeste ouvert à signature.

L’Europe à 25 en 2050 : un monde de vieux, dépossédé de son destin et incapable de maintenir son standard de vie ? Au rythme où vont les choses, l’Union européenne perdra 50 millions d’habitants, l’âge moyen sera de près de 50 ans contre 36 aujourd’hui. Son taux de croissance se stabilisera autour de 1,1% à partir de 2020. Surtout elle ne représentera plus que 11% du commerce mondial contre 23% en 2003 et son influence morale et politique sera marginale dans un monde régi par les rapports de puissance. Dans le même temps, les Etats-Unis conservent une population jeune et nombreuse ainsi que leur puissance commerciale et stratégique ; la Chine dont les immenses besoins provoquent en ce moment même une pénurie mondiale en acier et charbon qui déstabilise les marchés, devient l’interlocuteur de référence. Reste l’avenir incertain d’un monde arabo-musulman très jeune. Pour ce dernier, deux options : un vaste chaos ou une zone de prospérité en voie de démocratisation.

La question est aujourd’hui de savoir si les Européens trouveront en eux la force intérieure pour déjouer ces prédictions que la plupart des analyses économiques et démographiques confirment et qui valideraient l’hypothèse de la Vieille Europe de Rumsfeld, ou si le laissez-aller qui semble prévaloir depuis quelques années leur donnera raison ?

Nous appartenons à cette génération qui a pris son élan à l’automne 1989, au lendemain de l’effondrement du mur de Berlin, qui profite d’Erasmus, des bénéfices du marché unique et vit l’Europe au quotidien. Nous ne prétendons pas en être les porte-parole : nous ne sommes que des citoyens des quatre coins du continent. Notre horizon est naturellement européen et, en même temps, nous sommes fiers de nos identités nationales. Nous faisons partie d’une génération sensible au destin collectif. Nous sommes informés, nous croyons à la politique. Notre conviction, c’est que le déclin n’est pas écrit.

Le miracle européen a déjà eu lieu une première fois. Nous croyons que les Européens ont tous les ingrédients pour écrire une nouvelle page positive de l’Histoire européenne. Il y a tout juste 60 ans, l’Europe n’était qu’un vaste champ de ruine, divisé par un mur de la honte, ravagé par la haine et hanté par le déclin.

Qui eût dit qu’à l’aube du IIIème millénaire, la vieille Europe serait réunifiée après presque mille ans de guerres et de querelles religieuses, qu’elle serait la puissance démocratique la plus aboutie et la mieux dotée en populations hautement qualifiées, cultivées et soucieuses de solidarité et de droits de l’Homme ? Qui eût cru qu’elle redeviendrait la première puissance commerciale mondiale, le premier pôle d’innovation en matière aéronautique et spatiale grâce à des projets collectifs emblématiques comme AIRBUS ou ARIANE, la zone monétaire la plus stable du monde avec une monnaie refuge, l’euro, présente dans le portefeuille de 300 millions de citoyens ?

Le modèle européen de pacification par l’intégration économique et politique interpelle les dirigeants d’Amérique Latine, d’Asie et d’Afrique et même du Moyen Orient. Le monde a besoin d’une Europe forte dont l’autorité morale renforcée par une puissance militaire autonome et crédible puisse tuer dans l’œuf le choc des civilisations que des extrémistes de tout bord s’escriment à provoquer. Le monde a besoin de l’Europe pour sortir l’Amérique de son unilatéralisme de sorte que la coalition des démocraties pour la paix et le développement durable de la planète se reconstitue sur des bases saines. L’Europe, qui a passé avec succès le cap de l’harmonisation économique, doit réussir l’étape suivante, l’unification politique, c’est-à-dire la mobilisation conjointe des citoyens et des Etats de l’Union au service d’un projet de civilisation.

Aujourd’hui, l’Europe est à la croisée des chemins. Le constat des défaillances de l’Union européenne sert d’alibi aux sceptiques de toute sorte qui ne veulent pas avancer vers plus de cohésion. Certes, argumentent-ils, l’Europe est nécessaire mais plus d’Europe ne sert en rien les intérêts concrets des citoyens. Les mêmes dénoncent les contraintes imposées par l’Union sans se féliciter simultanément des bénéfices qu’elle nous apporte. Ils opposent sans vergogne Europe sociale et grand marché, oubliant qu’aucune zone de libre-échange ne survit dans la durée sans un minimum de mécanismes sociaux et fiscaux permettant de corriger les effets indésirables de la concurrence entre Etats, ni une coordination macro-économique efficace. Pourquoi donc attaquer sans cesse les fonctionnaires européens, la Commission ou encore le Parlement européen alors que ceux-ci se contentent de remplir, plutôt bien au demeurant, leur mission de défense de l’intérêt général européen ?

A ceux-là, nous répondons qu’une Europe mieux intégrée politiquement, disposant d’une véritable force de direction et fondée sur une meilleure répartition des ressources budgétaires entre Etats nationaux et échelon communautaire, est non seulement nécessaire mais utile au citoyen. Défense, sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme, démographie, développement durable, recherche…chaque jour, de nouveaux défis ayant un impact direct sur la qualité de la vie et la sécurité de chacun d’entre nous apparaissent. Aucun de nos Etats, seul, ne peut les relever et la simple coopération intergouvernementale se montre souvent insuffisante. Les effroyables attentats, qui ont eu lieu à Madrid le 11 mars, en offrent une nouvelle illustration. Nous ne pouvons nous satisfaire plus longtemps d’une Europe qui progresse par crises successives et qui donne le sentiment inquiétant d’une évolution brouillonne. Les citoyens ont besoin d’un grand dessein qui leur permette de comprendre dans quelle direction le projet commun s’oriente.

Pour que les Européens puissent prendre en main leur destin, il s’agit dès aujourd’hui de leur faire confiance ; de ne pas hésiter à aborder des sujets d’intérêt européen trop souvent tabous comme la relance de la natalité, la réorganisation de la recherche en Europe, la place de l’Europe dans la stabilisation du monde.

Il s’agit également de donner plus de sens à l’acte électoral européen. Comment le citoyen peut-il s’intéresser aux campagnes européennes et plus largement à l’Europe s’il n’a pas le sentiment qu’il peut avoir une influence véritable sur les choix de l’Union en contribuant à faire émerger au sein du Parlement européen une majorité politique cohérente dotée d’un vrai projet et une opposition exerçant un pouvoir de contrôle efficace ? Comment lui expliquer que la désignation du président de la Commission européenne, qui fait office de chef de l’exécutif communautaire, ne dépend toujours pas de son suffrage? Comment peut-il comprendre les enjeux collectifs du continent tant que les campagnes des élections européennes sont ramenées à des enjeux de politique nationale et tendent à se focaliser sur des intérêts nationalistes ? Comment rendre concrète l’Europe politique tant qu’il n’existe ni listes, ni partis ni débats transnationaux et si peu de médias véritablement européens ? Enfin comment le citoyen européen peut-il se sentir à l’aise au sein de la construction européenne s’il n’est pas consulté sur des choix majeurs comme la Constitution ou l’élargissement à la Turquie ? Sur chacun de ces sujets, nous avons des propositions concrètes. Nous avons aussi des idées pour rendre l’Europe plus sensible pour le citoyen ; des idées que nous sommes prêts à soumettre au débat.

L’Europe élargie est aujourd’hui confrontée à un double challenge : inscrire son projet dans une perspective historique et mondiale qui intègre les citoyens dans une dynamique compréhensible en vue de les mobiliser davantage autour d’un projet commun. Définir des règles qui permettent à l’Europe de trouver des solutions efficaces aux défis qui lui sont posés à court mais aussi à long terme. Dans cette perspective, il est urgent d’adopter le projet de Constitution qui, sans être la panacée, constitue un progrès incontestable.

Le temps du constat est passé. Il est temps de passer à l’action. Cette action ne peut être que collective. Ne soyons pas dupes. Si nous, Européens, nous ne nous serrons pas les coudes, aucune main tendue ne surgira pour nous y aider. Nous avons donc une ardente obligation de solidarité parce qu’il y a aujourd’hui urgence d’efficacité. La constitution d’une Europe puissante est à nos yeux la seule solution.

Notre génération est prête à réaliser un saut qualificatif vers une Europe plus ambitieuse, mieux intégrée, plus démocratique où les responsables politiques sont clairement identifiés et les pouvoirs contrôlés. Nous invitons les dirigeants des pays de l’Union à s’appuyer sur cette génération européenne qu’ils ont appelée de leur vœux et qui maintenant existe, pour passer d’un mariage forcé à 25 à une Europe assumant son destin, c’est-à-dire le nôtre. Les élections européennes, qui auront lieu en juin prochain, leur en offrent une occasion unique.

Nous sommes prêts à être les relais des pères fondateurs de la Construction européenne pour passer à la vitesse supérieure : l’Europe politique.