« Pour les femmes, la vie en milieu rural offre une multiplicité d’opportunités et de difficultés »

Article publié le 5 avril 2008
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Article publié le 5 avril 2008
Entretien avec Christa Klaß, députée européenne (PPE-DE, DE) Propos recueillis et traduits par Lena Morel Parlement européen, Strasbourg, le 13 mars 2008
Christa_Klass.jpgLes zones rurales de l’Union européenne représentent 92% du territoire et 56% de la population. Des chiffres qui nous donne la mesure des enjeux ruraux au sein de l’UE, qu’ils soient économiques, sociaux ou humains. Le statut et la condition de la femme est l’un d’entre eux : le chômage, combiné à une absence de diversification d’emploi, touche d’avantage les femmes que les hommes dans le milieu rural, sans compter qu’en raison des infrastructures, elles ont plus de difficultés à y allier vie professionnelle et vie de famille. Autant de constats auxquels le Parlement européen a souhaité répondre, qui plus est dans le contexte d’une volonté européenne de parvenir à un développement rural durable (Orientations stratégiques pour le développement rural, Conseil européen, 20 février 2006).

Christa Klaß, députée européenne (PPE-DE, DE) est l’initiatrice d’un rapport présenté au Parlement européen pendant la session plénière du mois de mars 2008 à Strasbourg : Rapport sur la situation des femmes dans les zones rurales de l’Union européenne (2007/2117 (INI)) pour la Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres. Dans ce travail de longue haleine, elle s’est appuyée sur les connaissances qu’elle a elle-même acquises au fil des années dans ce domaine, sur les observations qu’elle a pu mener en Pologne ainsi que sur la collaboration avec ses collègues du Parlement européen et sur l’audition de femmes issues des différents pays membres, organisée en novembre dernier.

« Fière » du succès qu’a rencontré son rapport auprès de ses collègues du Parlement (598 voix pour, 25 contre et 37 absentions), Mme Klaß nous parle avec force conviction de cette véritable « cause » dans laquelle elle s’est investie: les raisons de son attachement à la situation des femmes en milieu rural, les spécificités régionales qu'elle a pu observer et les attentes qu'elle formule à l'adresse de la présidence française du Conseil européen.

Babel Strasbourg: Qu’est ce qui vous a conduit à soulever la question des femmes en milieu rural ?

Christa Klaß: Une motivation personnelle tout d’abord, puisque je suis moi-même une femme issue du milieu rural et depuis longtemps membre active du « Landfrauenverband » (une association allemande de femmes en milieu rural). Et d’autre part en raison de mes fonctions de députée européenne. A travers cette double perspective, je me rends compte que les femmes en milieu rural sont souvent « à la traine » - involontairement bien sûr. Elles ont une réalité différente de celle des femmes en milieu urbain et sont souvent désavantagées en ce qui concerne leur accès aux infrastructures ou la conciliation entre vie de famille et vie professionnelle. Pour ces raisons, il m’a semblé primordial de problématiser cette question à une échelle européenne.

A une échelle européenne justement, quels clivages géographiques vous ont marqué ?

Le clivage nord-sud avant tout : les pays nordiques tels que la Finlande, la Suède ou les Pays Bas sont loin devant. Les Finlandais ont toujours été confrontés à un espace rural très faiblement peuplé mais ils ont su très tôt trouver les solutions adéquates. Ce qui les démarque, c’est la priorité qu’ils ont donné aux nouvelles technologies dans le développement de l’espace rural et nous nous appuyons sur cette expérience. Nous nous battons actuellement pour l’introduction du haut débit Internet dans les campagnes car il est indispensable qu’on ait dans ces régions un excellent accès aux moyens et techniques de communication de pointe. Nous pouvons tolérer des infrastructures de transport défaillantes mais nous ne pouvons pas céder sur Internet, qui offre un accès au monde extérieur. N’avons-nous pourtant pas déjà un train de retard ? Peut-être devrions-nous déjà songer au satellite et sauter une étape dans le développement technologique des campagnes ? Viviane Reding en tant que commissaire (Commissaire responsable de l'éducation, la formation, la jeunesse, l'audiovisuel, la culture, le sport et la société civile.) s’est d’ailleurs saisie de la question pour faire de la couverture Internet en milieu rural une priorité.

Peut-on donc dire que ces Etats du nord font figure de modèle?

Il y a à prendre et à laisser dans chacun des Etats. Personne ne peut se reposer sur ses lauriers en prétendant qu’il a résolu la question : c’est un processus en constante évolution.. On a souvent tendance à expérimenter des solutions dans les milieux les plus densément peuplés, c'est-à-dire urbains et à les calquer ensuite sur le milieu rural. Mais on oublie totalement les spécificités de ces régions : il faut en tenir compte et admettre que le milieu rural a bien des qualités. Ces avantages, qu’il s’agisse de la qualité et du prix de la vie ou encore de l’environnement humain, doivent être mis à l’honneur et permettre à de jeunes femmes de s’implanter dans les campagnes. Le sud de l’Europe doit bien sûr prendre un tournant en la matière. Le système familial traditionnel en Italie a certainement été très bon mais il est aujourd’hui confronté à une forme d’archaïsme qui ne répond plus aux exigences contemporaines. Il en va de même pour l’Espagne. Une évolution permanente est nécessaire. Il n’est pas non plus question de montrer l’Europe de l’est du doigt puisqu’elle a été bloquée pendant de longues années ; mais il est important que ces Etats adoptent une autre voie aujourd’hui.

L’amendement de Iratxe García Pérez (PSE, ES) (1) était quelque peu inattendu. Quelle est votre position ?

L’amendement de ma collègue espagnole pour l’ouverture du marché du travail aux femmes dans le secteur primaire de la production a été introduit contre ma volonté. Si on observe la demande des entreprises en matière de politique agricole, pour être compétitifs, il n’est pas envisageable que l’homme vaque à son activité dans sa « grande exploitation » pendant que la femme s’occupe du potager familial pour subvenir aux besoins de sa famille. Ce n’est pas une solution pour le statut de reconnaissance de la femme. Il faut donc trouver la bonne voie pour les femmes qui ont aujourd’hui envie de se lancer dans la vie active au sein des zones rurales des nouveaux Etats membres : il faut que cette agriculture soit concurrentielle au même titre que le sont l’agriculture allemande ou française, et ce dès aujourd’hui. Il n’est absolument pas nécessaire que les femmes des pays entrants passent par l’étape que nous avons connue en Europe occidentale : elles doivent bien plus directement s’inscrire dans la réalité contemporaine des anciens pays membres.

Toutefois, bien que cet amendement ait été adopté, il n’en remet pas pour autant en cause la qualité de ce rapport.

Christa_Klass2.jpgVous attendiez-vous à une plus grande résonnance de vos travaux dans le contexte de la journée de la femme ?

Cette coïncidence dans l’actualité n’était pas programmée. Les procédures du Parlement européen sont longues et cela fait déjà maintenant 3 ans que je l’ai lancée. Le rapport a été adopté à l’unanimité des membres de la commission (ndr: Commission des droits de la femme et de l'égalité des genres) en novembre dernier, ce dont je suis d’ailleurs très fière, et nous n’avions pas encore en vue qu’il serait présenté au PE au moment de la journée de la femme. Mais c’est certainement un aspect positif qu’il soit publié et débattu dans ce contexte, puisqu’on écoute sûrement plus la voix des femmes en ce moment. Dans tous les cas et quelque soit le contexte dans lequel le rapport a été présenté, il a bénéficié d’un large soutien et une grande majorité de députés ont aujourd’hui accepté l’idée que cette question doit être problématisée à l’échelle de l’Union européenne.

Qu’attendez-vous de la présidence française du Conseil européen?

Nous savons que les questions agricoles et de la ruralité ont une place prépondérante pour les Français. En tant qu’Allemands nous suivons d’ailleurs de près ce que fait la France en matière de service d’accompagnement familial. La situation des femmes en France et la possibilité qui leur est offerte de concilier vie de famille et vie professionnelle sera je l’espère, un sujet sur lequel nous reviendrons à partir du mois de juin. Il existe un catalogue de « best practices » en Europe en matière de politique familiale : la France devrait thématiser cette question pendant sa présidence afin que nous puissions améliorer la situation de la femme, en particulier dans les pays entrants.

Comment les propositions de votre rapport peuvent-elles être financées ?

Il n’y a pas d’argent. Mais il faut que les femmes se réapproprient les fonds structurels, les fonds de développement, ainsi que les domaines de la recherche et de l’éducation : ce sont des moyens qui peuvent aussi s’adresser directement aux femmes. Si elles occupent parfois des postes à responsabilités, elles ne savent généralement pas pour autant qu’elles peuvent faire appel à des fonds spécifiques pour les femmes et qu’elles ont accès à des subventions propres qui peuvent être plus importantes que celles qui ne s’inscrivent pas dans une politique de la femme. Les femmes sont sous-représentées dans les conseils municipaux, dans les milieux ruraux et souvent les associations et syndicats de femmes sont mal organisés. Il faut une réelle prise de conscience par les femmes de leur pouvoir et de la nécessité de s’organiser pour mettre en œuvre leurs projets ; une organisation solide leur permettrait un accès plus aisé aux allocations et aux subventions de l’Union européenne. Il en va donc aussi de l’accès à l’information et de la politique de communication à ce sujet par la Commission européenne.

Nos remerciements à Mme Klaß d'avoir accordé cet entretien à Babel Strasbourg.

1- Amendement 5 de Iratxe García Pérez au nom du groupe PSE (A6-0031/2008)

Proposition de résolution - Paragraphe 8 bis (nouveau) 8 bis. invite les institutions de l'Union européenne, les États membres ainsi que les autorités régionales et locales à soutenir des projets de promotion et de conseil pour la création d'entreprises innovatrices de production agricole primaire en milieu rural, susceptibles de fournir de nouveaux emplois occupés en majorité par des femmes, étant entendu que les principaux secteurs concernés sont la mise en valeur de produits inutilisés ou sous-employés, l'ajout de valeur et la recherche de débouchés commerciaux pour les produits agricoles, l'utilisation de nouvelles technologies, ainsi que la contribution à la diversification économique de la région concernée et la prestation de services facilitant la conciliation de la vie professionnelle et familiale.