Populisme : au bonheur des Danois ?

Article publié le 18 juin 2014
Article publié le 18 juin 2014

Au nord de l’Eu­rope vit un peuple petit en nombre, qui, selon un rap­port de l’ONU, est le plus heu­reux du monde : les Da­nois. L’éco­no­mie du pays ré­siste à la crise et les Da­nois payent même les impôts les plus élevés d'Europe. Mais entre le bleu de la mer et le jaune des champs de blé, l’ho­ri­zon du Da­ne­mark semble tou­te­fois s’obs­cur­cir.

Les Da­nois, consi­dé­rés comme to­lé­rants et ou­verts, ont en­tamé le nou­veau mil­lé­naire par un chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment. Ils ont dit au re­voir au gou­ver­ne­ment so­cial-dé­mo­crate et l'ont rem­pla­cé par le can­di­dat li­bé­ral du Venstre Parti, An­ders Fogh Ras­mus­sen. Si tout s’était passé jus­qu'ici de ma­nière har­mo­ni­sée, le parti, sous la conduite d'un Ras­mus­sen alors Pre­mier mi­nistre (de 2001 à 2009), a for­te­ment viré à droite. Bruxelles a ma­ni­festé ses pré­oc­cu­pa­tions : pas seule­ment en rai­son des me­sures prises en terme de po­li­tique étran­gère, mais aussi à cause de la ré­ins­tau­ra­tion des contrôles aux fron­tières. Le Da­ne­mark a tout sim­ple­ment violé le droit eu­ro­péen. Mais il y a un autre res­pon­sable de ce tour­nant idéo­lo­gique. Le par­te­naire de la coa­li­tion de Ras­mus­sen, parti po­pu­laire de droite da­nois : le Dansk Fol­ke­parti. En 2001, ce parti ne consti­tuait qu’une pe­tite ma­jo­rité au Par­le­ment. Les choses al­laient néan­moins évo­luer lors des élec­tions eu­ro­péennes de 2014.

Le ciel da­nois s'as­som­brit

Dix ans plus tard, les Da­nois ne semblent plus aussi heu­reux : ils ont eux aussi été vic­times de la crise fi­nan­cière et le Venstre Parti a perdu la confiance des gen­tils ci­toyens. En 2011, ils ont donc voté en fa­veur de Helle Thor­ning-Schmidt, de­ve­nue la pre­mière femme da­noise à oc­cu­per le poste de Pre­mier mi­nistre. Cette élec­tion si­gni­fiait aussi le re­tour des so­ciaux-dé­mo­crates à la chan­cel­le­rie, au sein du châ­teau de Chris­tians­borg. Mal­gré cette phase de chan­ge­ment au pays de la pe­tite si­rène, rien ne peut se faire sans les plus pe­tits par­tis. Ainsi, aux côtés de la sou­riante mais sou­cieuse Helle Thor­ning-Schmidt se trouve l’en­semble de la gauche par­le­men­taire qui forme un gou­ver­ne­ment mi­no­ri­taire to­léré par l’op­po­si­tion.

Helle est par­ve­nue à ins­tau­rer un chan­ge­ment : le tact dou­teux in­carné par le Venstre pen­dant une dé­cen­nie a été rem­placé par une mé­lo­die hu­maine qui s’achève chaque année par un dis­cours du Nou­vel An em­pa­thique de la Pre­mière mi­nistre. Seule­ment la po­li­tique mo­dé­rée de la gauche ne semble pas en­tiè­re­ment convaincre les Da­nois. Helle Thor­ning-Schmidt a mon­tré de sur­croît une pré­fé­rence pour un gou­ver­ne­ment souple : l’en­voi ré­pété de mi­nistres à la reine pour que leur acte de li­cen­cie­ment leur soit remis, sim­ple­ment dans le but de pou­voir prendre le thé avec leurs suc­ces­seurs, a en effet terni l’image de la Pre­mière mi­nistre da­noise. Consé­quence : en 2013, à l’issu des élec­tions mu­ni­ci­pales, les votes ont fait ré­ap­pa­raître le Venstre Parti. Mais il n’était pas le seul à faire son re­tour, le bien connu Dansk Fol­ke­parti a éga­le­ment re­fait son ap­pa­ri­tion.

Per­sonne ne pou­vait stop­per la mon­tée des par­tis ex­tré­mistes à l’aube des élec­tions eu­ro­péennes, et de nom­breux élec­teurs et di­ri­geants po­li­tiques ont été cho­qués par les ré­sul­tats au Royaume-Uni, en France et au Da­ne­mark. Abs­ten­tion­nismes, po­pu­lismes et don­neurs de le­çons ont été les grandes ten­dances à la mode lors de ces élec­tions. Pour la plu­part des Eu­ro­péens, la vic­toire du Front na­tio­nal était quasi as­su­rée avant le di­manche, jour des élec­tions, mais les quelque 25 % ob­te­nus par l’ex­trême droite fran­çaise ont été bat­tus par le Fol­ke­parti avec 26,6 %, parti qui a ter­miné en tête des élec­tions au Da­ne­mark. Le slo­gan du DF « Mere Dan­mark, mindre EU... det er mu­gligt » (lit­té­ra­le­ment « Plus de Da­ne­mark, moins d’Eu­rope, c’est pos­sible ») a réussi à convaincre. Leur for­mule vic­to­rieuse est éga­le­ment li­sible sur la page d’ac­cueil de leur site in­ter­net avec un su­perbe champ de blé en ar­rière-plan. Le fait est que le pay­sage po­li­tique da­nois est lar­ge­ment do­miné par l’eu­ros­cep­ti­cisme et une ap­pa­rente xé­no­pho­bie.              

« TU NE DOIS PAS T’IMA­GI­NER QUE TU ES MEILLEUR QUE NOUS »

La si­tua­tion est ab­surde. Les Da­nois sont aisés, heu­reux et ser­viables, mais le pays au­rait été saisi par la peur de perdre ce qu’il pos­sède ? La co­hé­sion et les biens so­ciaux exis­tants ne doivent-ils être pour les seuls Da­nois ? La peur semble avoir été at­ti­sée par Bruxelles et par le cas Lam­pe­dusa. La peur à l’égard de mil­liers de ré­fu­giés sans vo­lonté d’in­té­gra­tion dé­ferle dans le petit royaume, et cela à cause du dic­tat d’une Com­mis­sion basée dans la loin­taine Bel­gique qui agit de ma­nière dé­con­cer­tante. Cette crainte n’a, semble-t-il, pas grand-chose à voir avec la réa­lité de la si­tua­tion au Da­ne­mark. Le pays ne semble ab­so­lu­ment pas souf­frir du dic­tat de l’UE. Il faut plu­tôt se rap­pe­ler que la so­ciété da­noise vit, de­puis l’époque des Vi­kings, sous la « loi de Jante ».

Cette loi est un code de conduite qui com­prend cer­taines règles comme : « tu ne dois pas t’ima­gi­ner que tu es meilleur que nous », sû­re­ment la plus fa­cile à mé­mo­ri­ser. C’est donc à par­tir de cela que s’est bâtie la co­hé­sion da­noise. On est uni, per­sonne n’est au-des­sus des autres. On se sou­cie des autres et on sou­haite le bon­heur à cha­cun. De toute évi­dence, la peur d’être « le bu­reau d’aide so­ciale du monde » est telle que les ex­cep­tions se mul­ti­plient. Cette ex­pres­sion est d’ailleurs bien connue chez les ex­trêmes quel que soit le pays. La so­li­da­rité est une va­leur que les gens ne sont plus prêts à par­ta­ger avec les im­mi­grés. Pour­tant, avec 56,4 %, la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions eu­ro­péennes au Da­ne­mark était su­pé­rieure à la moyenne eu­ro­péenne.

Re­por­tage de la BBC après les élec­tions eu­ro­péennes au Da­ne­mark.

Qu'est-ce qui ne va pas chez les Da­nois ?

Com­ment la presse da­noise a-t-elle réagi face à la mon­tée de la droite ? Éton­nam­ment, elle ne ma­ni­feste que peu sa co­lère. Ainsi, le jour­nal li­bé­ral-conser­va­teur Ber­ling­ske a écrit au sujet d’at­taques ver­bales contre les can­di­dats de tête du DF et le jour­nal li­bé­ral de gauche Po­li­ti­ken a pu­blié des por­traits des nou­veaux dé­pu­tés élus. La plus im­por­tante chaîne da­noise, DR1, a mis le sujet en avant avec des sta­tis­tiques com­plexes mais, en re­vanche, elle a gardé le si­lence sur les rai­sons pos­sibles d’un tel ré­sul­tat.

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond au Da­ne­mark ? Les Da­nois veulent conti­nuer de pa­raître gé­né­reux, heu­reux et sa­tis­faits. Ils votent pour les po­pu­listes, mais l’image d’une na­tion qui ne fe­rait pas de mal à une mouche et dont les portes sont grandes ou­vertes au monde de­vrait res­ter an­crée. Entre le bleu de la mer et le jaune des champs de blé, la lu­mière de­meure. Le Da­ne­mark est tout sim­ple­ment le pays des po­pu­listes heu­reux.