Pologne : Le « Pays de tous les possibles » ou l’esclavage moderne en Europe

Article publié le 20 mars 2017
Article publié le 20 mars 2017

La Pologne est bien connue pour ses travailleurs détachés, c'est-à-dire de la main d’œuvre bon marché mise en poste dans d’autre pays de l’Union européenne. Pendant ce temps, les entreprises polonaises emploient des ouvriers encore moins chers venant de Corée du Nord et sponsorisés par Kim Jong-Un. 

Officiellement, l’UE n’a pas ou très peu de relations avec la République Populaire Démocratique de Corée. Des sanctions et autres mesures restrictives sont en place contre cet état asiatique de l’Est et sont censées refléter le désaccord entre les pays occidentaux et ce régime, le désaccord sur les tests nucléaires qu’ils effectuent, sur les violations des droits de l’Homme, et ainsi de suite. Et pourtant, si on se rend dans les ports polonais, on y trouve des travailleurs nord-coréens, entre autres, produisant des bateaux pour des clients tels que l’OTAN et autres grands noms.

Les entreprises polonaises décorent fièrement leurs sites web avec des slogans tels que « Produits de qualité supérieure garantie aux coût de productions les plus bas ». Mais ces coûts de production bas sont possibles grâce à un système pour le moins incroyable : la présence de travailleurs nord-coréens, qui sont habitués à travailler sous la contrainte, avec des périodes de travail de 12 à 20H pour un salaire très bas. Cette exploitation physique et économique d’Êtres humains semble violée de nombreux principes et droits internationaux, comme ceux de la Charte Universelle des Droits de l’Homme et ses conventions comme la Convention européenne des Droits de l’Homme et la Charte Sociale européenne, qui sont censées être appliquées en Pologne. Au premier coup d’œil, il est difficile de comprendre comment une telle situation peut légalement se produire dans l’Union européenne. Et pourtant, c’est la réalité. 

Le statut légal complexe des travailleurs nord-coréens dans l’Union européenne

Les citoyens non-européens peuvent entrer dans l’Union Européenne pour travailler soit en tant que salarié soit en tant qu’autoentrepreneur sur la base d’un accord commercial  qui a lieu entre soit l’Union européenne soit l’État membre et le troisième pays concerné. Dans tous les cas, l’obtention d’un permis de séjour et d’un visa d’un État membre de l’UE est requise. Les exigences pour chaque permis de séjour diffèrent fortement d’un État membre à l’autre et les droits dont va jouir la personne sur le territoire également. Dans le cas des travailleurs de la République Populaire Démocratique de Corée en Pologne, un organisme logistique contractant de recrutement avec de nombreux intermédiaires est impliqué, ce qui complexifie d’autant la situation. Les relations contractantes d’emploi et leur cadre juridique sont souvent très complexes (sous-contrat, intérim, joint-venture, etc.) et rendent la RPDC et ses employeurs sujet à de nombreux législations différentes. Selon l’équipe de recherche du Projet Esclaves du système du centre sur l’Asie de Leiden, Un point de départ serait de clarifier à minima la situation et de définir les travailleurs nord-coréens comme salariés, cela permettrait de déterminer quels « droit du travail s’applique en termes de paiement, de licenciement, de conditions de travail, de réglementation sur la santé et la sécurité ».

Dans tous les cas, la situation légale actuelle est tellement complexe qu’il est très compliqué de poursuivre en justice les entreprises sur un terrain clair s’il n’y a pas d’enquête pénale de lancée. Mais ce qui est encore plus choquant c’est le fait que ces entreprises soient le plus souvent subventionnées par l’Union européenne par le biais des programmes de développement locaux, eux-mêmes existants pour développer les opportunités d’emploi locales.

L’amitié entre la Pologne et la Corée du Nord

L’Union européenne n’a jamais conclue d’accord de libre-échange avec la Corée du Nord. Cependant, au moins sept pays européens ont des relations diplomatiques ou des accords commerciaux avec elle. La Pologne est l’un d’eux. Les relations entre Pyongyand et Varsovie remontent aux années 1950, quand la Pologne était encore la République populaire de Pologne. L’année prochaine, ils célèbreront les 70ans de leurs relations diplomatiques.

Leur amitié officiellement scellée est, économiquement parlant, plutôt marginale à cause de l’endettement élevé de la Corée du Nord, qui a un effet dissuasif sur de nombreux pays. En conséquence, la proximité des deux pays reste limitée en termes de résultats économiques. Et pourtant, le partenariat a des conséquences extensives puisqu’il ouvre les frontière de l’Union européenne à environ 400 à 800 nord-coréens, répartis à l’origine entre les chantiers maritimes de Danzig et Gdansk par les dirigeants du Parti des travailleurs Nord-coréen en tant main d’œuvre extraterritoriale. Ils entrent dans l’UE en tant que travailleurs détachés et sont en possession de tous les documents nécessaires, c’est-à-dire permis de travail et de séjour. Les entreprises polonaises ont donc les possibilités légales d’employer ces travailleurs.

Vivre et travailler en condition de pauvreté

Les entreprises polonaises leurs paye les salaires légalement prévus, sur lesquels les travailleurs conservent 10 à 15%, s’il en est. Le reste va à Kim Yong Un et ses amis du parti. On pourrait penser que c’est contraire aux lois polonaises ou européennes, mais les entreprises polonaises payent aux travailleurs nord-coréens les salaires demandés. C’est l’État nord-coréen qui ne retransmet pas la somme totale aux travailleurs.

Les nord-coréens vivent dans des complexes fermés et gardés– officiellement pour leur propre sécurité. Ils sont prétendument autorisés à quitter ces complexes quand ils le veulent, mais un documentaire VICE (émission TV américaine) de mai 2016 va dans une autre direction. Leurs horaires de travail, en accord avec la loi polonaise ne peuvent pas officiellement dépasser 12 heures. Cependant, les énormes quantités d’heures supplémentaires sont habilement passées sous silence. De plus, ils restent rarement plus de 24 mois en Pologne. Cependant, quand la deadline approche, ils retournent à la maison pour quelques semaines. Ils peuvent visiter leurs familles, qui sont gardées en otage tout ce temps, pour que le travailleur ne s’enfuie pas. Après ces « vacances », ils retournent normalement en Pologne, où ils recommencent à construire des bateaux, pour 24 nouveaux mois. En d’autres termes, les entreprises, en utilisant la « zone grise », ont trouvés le moyen de contourner la légalité.

Au total, selon l’envoyé spécial des Nations Unies pour les droits de l’Homme, Anwar M.Dausman, la République Populaire Démocratique de Corée gagne environ 1,8 milliards d’euros chaque année avec 50 000 travailleurs envoyés à l’étranger. En Europe, la Pologne n’est pas le seul pays à recevoir des travailleurs nord-coréens. Les mêmes systèmes ont été répertoriés en Bulgarie, République Tchèque et Roumanie.

Et Pyongyang a désespérément besoin de cet argent, spécialement dans une devise étrangère, pour financer ses programmes nucléaires. L’équipe de chercheurs ainsi que des experts du gouvernement des États-Unis ont trouvés des preuves indiquant l’exploitation : par exemple, les travailleurs ne signent pas de contrats individuels avec les entreprises étrangères. En lieu et place, elles signent un contrat avec une entreprise d’état nord-coréenne à laquelle est transféré l’argent des salaires.

A l’encontre des lois polonaises ?

Un expert du centre sur l’Asie à l’université de Leiden, aux Pays-Bas, le Pr. Dr. Breuken, a réussi à trouver des failles potentielles dans ce système d’esclavage moderne qui semble légalement organisé. Notamment, il suspecte que certaines entreprises impliquées soient, au moins partiellement, possédées par l’État polonais conjointement avec la Corée du Nord, ce qui pourrait changer la situation : il serait alors possible de tenir l’état polonais responsable. Après que le Pr. Breuken et plusieurs autres médias aient reporté cette situation critique, le Parlement européen, avec le support notable d’Agnes Jongerius, du Parti Travailliste néerlandais a pris le dossier en main. La Commission était régulièrement confrontée au sujet mais n’a toujours pas fournie de réponse officielle.

Au final, il est vrai que la semaine de travail de 48H est la norme pour les Nord-coréens; et 10 à 15% du salaire versé n’est pas si mal comparés aux standards de leur pays ; ainsi que le fait qu’il puisse conserver une partie de leur salaire dans des devises étrangères, ce qui est un avantage quand ils retournent chez eux. Cependant, un tel système ne peut pas être laissé en place, être encouragé et perdurer au sein de l’UE et de ses pays membres sans aller à l’encontre des valeurs soutenues sur le continent européen. De plus, même si cette pratique est en accord avec les lois polonaises et de l’Union européenne, accueillir des travailleurs de Corée du Nord n’est pas conciliable avec l’existence de l’UE et des sanctions des Nations Unies vis-à-vis de Pyongyang. Le travail forcé, même si la Pologne ne le reconnait pas en tant que tel, contrevient aussi clairement à la Convention européenne des Droit de l’Homme.

Cet article a été initialement publié sur le site web officiel de l’association Eyes on Europe.

Eyes On Europe

Crée en 2004 par un groupe d’étudiants, Eyes On Europe est une organisation qui traite des affaires Européenne. Au travers de leur magasine et de leur site web, ils font la promotion de l’Europe par la citoyenneté et le dialogue. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter leur page Facebook .